Les technologies de l'information et de la communication transforment les médias, le militaire, la médecine, les marchés financiers, les organisations humanitaires, etc. La création soudaine d'un monde où tout se passe instantanément et partout à la fois a eu des retombées bénéfiques. Cependant, ces technologies ont aussi introduit des pressions énormes sur la façon dont les organisations et les individus interagissent.

Que ce soit l'instrumentation médicale qui influence les décisions des médecins, l'armement moderne qui demande une réponse militaire immédiate, les reportages en direct ou la présence, lors d'une crise humanitaire, d'une population nantie de téléphones portables et d'Internet, les pressions de ce monde en temps réel ont non seulement changé la façon de travailler, mais ont aussi remis en question les cadres éthiques qui entouraient ces activités.

Les décisions se prenaient traditionnellement en deux temps: d'abord une réflexion et une analyse du problème, ensuite un moment où les convictions profondes du décideur, sa motivation, ses préférences, ses habitudes et son expérience convergeaient pour influencer son choix. Aujourd'hui, ce processus est bousculé, les décisions se prennent très vite, avec une première phase d'analyse et de réflexion limitée. La décision finale repose maintenant beaucoup plus sur la deuxième phase, le moment où les instincts, les habitudes et les émotions deviennent très importants. Paradoxalement, le progrès technologique qui tend à des fins rationnelles accroît en fait l'importance des instincts et des émotions dans la prise de décision. C'est pourquoi le bagage éthique du décideur devient primordial.

Les nouvelles technologies ont également tendance à éliminer des intermédiaires. Dans le passé, les informations passaient, avant publication, par un processus d'édition où le cadre éthique du rédacteur jouait un grand rôle. Le public ne décidait que sur le choix d'un éditeur crédible, auquel il confiait les considérations éthiques préalables. Aujourd'hui, il n'accepte plus de recevoir passivement l'information. La croissance exponentielle du nombre de sources à sa disposition fait que c'est à lui de décider quelle vérité accepter, et laquelle rejeter.

Mais à la limite, si l'on admet que la société se rapproche du moment où les gens sont incapables d'absorber plus d'informations, on pourrait assister à un renouveau de la confiance car pour trouver une source fiable de vérité, on pourrait revenir vers quelqu'un dont on estime l'éthique. Encore un exemple de ce paradoxe de la technologie qui devait permettre la résolution de problèmes de manière rationnelle et qui provoque un retour vers la subjectivité.

Troisième conséquence des nouvelles technologies: l'érosion de la confiance entre les organisations et le public. Le passage du «fais-moi confiance» à «prouve-le!» est l'un des défis éthiques de l'institution de demain. Dans dix ans, l'effondrement de la confiance sera encore plus prononcé dans les organisations, entre les organisations et les individus qui la composent, dans les sources d'information, dans les institutions politiques et financières. Pour maintenir la confiance avec le public, les organisations devront se tourner vers l'intérieur, et soigner les liens de confiance entre eux et leurs membres. Car avec les nouvelles technologies, l'action d'un seul individu peut mettre toute l'organisation en péril, la disparition de la Banque Barings en est un bon exemple. Il devient donc encore plus urgent que chaque membre d'une organisation partage son éthique et l'adopte activement. Traditionnellement, l'éthique était l'affaire de la direction. Demain les individus sur le terrain seront ceux qui la formuleront et mettront en œuvre, et les hautes sphères de l'organisation devront s'en accommoder.

Une question intéressante dans ce contexte est la définition de nouveaux standards dans les différents domaines: quelles organisations internationales pourront s'en charger avec assez d'autorité? De nouveaux CICR, dont les standards sont reconnus même par ceux qui les ignorent? Au Royaume-Uni, la BBC remplit ce genre de rôle pour les médias. Si l'érosion de confiance dans les institutions est trop grande, la création de standards pourrait être encore plus morcelée, et les regroupements plus petits. Familles, amis d'école ou collègues pourraient devenir plus importants dans la formulation des standards. A la limite, le public lui-même deviendra l'instance de définition d'une nouvelle éthique. Dans ce cas il aura besoin d'un concept, le «bien commun» de la communauté en tant que groupe et de tous ses membres. Le «bien commun» ne pourra être imposé par une hiérarchie quelconque. C'est le public qui devra essayer de le trouver par consensus.

Au sein des organisations, la préservation du lien de confiance à un moment où l'autonomie des individus est particulièrement forte restera très importante. Il faudra construire des systèmes qui encouragent l'individu à avoir un sens des responsabilités et à savoir les assumer. La légitimité de l'organisation ne sera plus basée sur son fonctionnement institutionnel, mais sur le comportement individuel de ses membres.

Un monde en temps réel n'a pas besoin d'être un monde sans éthique, c'est rassurant.

* Thinking Ethics, Profile Books.

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