Bernard Graciet, chargé des affaires gouvernementales à Bruxelles pour Syngenta, société fabriquant des produits phytosanitaires et produisant des semences, s'inquiète de la perte de poids de l'Europe dans la production agricole. Le problème s'accentue à l'heure où naît une nouvelle compétition entre énergie et alimentation pour l'utilisation des grandes cultures. Si le maïs, le soja, le blé ou le colza sont transformés en biocarburants, notamment en éthanol, que restera-t-il pour nourrir la planète? Bernard Graciet remet l'église au milieu du village. Il décrit les enjeux internationaux et appelle au réveil agricole européen.

Le Temps: Le problème de l'approvisionnement en énergie, en raison des besoins croissants des pays émergents comme la Chine et l'Inde, n'est-il pas le plus important qui se posera ces prochaines décennies?

Bernard Graciet: La question énergétique est en effet cruciale, mais je suis persuadé que, peu à peu, le problème de l'approvisionnement alimentaire prendra le pas sur celui de l'énergie. La priorité agricole apparaîtra encore plus rapidement lorsque nous assisterons à une vraie rivalité entre les biocarburants et l'alimentation humaine pour l'affectation des terres.

- Les pays développés ne sont tout de même pas à la veille d'une pénurie alimentaire...

- Malheureusement, l'importance du problème de la production agricole ne saute pas aux yeux de la majorité des pays européens. Un changement d'optique se dessine pourtant dans certains milieux. Récemment, des économistes français se sont demandés comment approvisionner la planète demain et leurs conclusions sont sans appel: la production de nourriture doit augmenter significativement à moyen terme pour la quasi-totalité des cultures. Par ailleurs, il faut réaliser que la montagne européenne de beurre, les trains de bétail et les silos pleins à ras bord font partie du passé.

- Pourquoi le discours des autorités européennes et des gouvernements vous paraît-il erroné?

- La «pensée unique» développe trois thèses. Premièrement, l'Europe produit trop de denrées agricoles. Deuxièmement, ce continent n'est pas le meilleur endroit pour développer de grandes cultures de maïs, de soja ou de blé pour des raisons climatiques ou de surfaces trop restreintes. Troisièmement, l'Europe doit se spécialiser dans des produits de très haute qualité. Tout cela n'est qu'une vision approximative et à court terme.

- Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer?

- La surproduction agricole européenne est un mythe. La France prétend par exemple être le deuxième exportateur agricole mondial. Cela n'est vrai que si vous incluez les vins et autres alcools. En examinant dans le détail l'approvisionnement du monde en nourriture, on constate que l'Europe est en dangereuse perte de vitesse en tant que fournisseur global. Les échanges ont lieu essentiellement à l'intérieur du continent européen.

- Où se situe donc le grenier du monde?

- Le Brésil possède 60 millions d'hectares cultivés, et 90 millions potentiellement cultivables. C'est déjà le premier fournisseur de la Chine. Pendant ce temps, l'Europe adopte la philosophie du repus et se met en marge du grand commerce agricole mondial. Elle ne se pose plus la vraie question, celle des produits correspondant à la demande mondiale mais celle, limitée si l'on considère les enjeux, de la très haute qualité de son alimentation et de la sophistication de son goût. Cependant, souvenez-vous: le 1er août 2003, année de sécheresse, la Commission européenne a dû stopper les exportations de céréales, de peur que l'Europe ne manque de grain. Il faut absolument sortir de la conception que le continent européen souffre de surproduction agricole.

- Les agriculteurs européens, attirés par la qualité, ne réagissent-ils pas logiquement après l'échec de la politique productiviste de l'après-guerre?

- Tout d'abord, il n'y a pas eu d'échec de la politique productiviste. Elle a en fait trop bien réussi puisqu'elle a mené, dans les années 1980, à la surproduction. Aujourd'hui la situation est bien différente, mais rien ne sert de se replier sur soi. La recherche de qualité alimentaire n'est pas une spécialité européenne, d'autres continents en sont capables. Prenons l'exemple du vin. L'Europe arrache ses vignes alors que les pays du Nouveau Monde, qui ne connaissent pas de limitations légales des plantations, recouvrent de ceps des milliers d'hectares. L'Union européenne dépense 500 millions d'euros pour détruire du vin, mais seulement 14 millions pour faire la promotion de ses crus à l'étranger. Cette politique est à rebours du bon sens.

- Pourquoi?

- L'idée d'une agriculture à faible rendement pour les grandes cultures, céréales, maïs ou soja, procède d'une vue à court terme. Regardons l'horizon agricole à 20-25 ans. La population mondiale va croître jusqu'à 9,5 milliards d'habitants. La différence, de 2,9 milliards comparé à aujourd'hui, n'est pas négligeable: c'est l'équivalent de la population de la planète à la fin des années 1950! La production de céréales a doublé, à 2 milliards de tonnes, entre 1960 et 2000. Il faudra produire un nouveau milliard supplémentaire d'ici 2030 alors que la quantité de terres arables diminuera. Dans les années 1960, on disposait d'un demi-hectare pour nourrir une personne. Dans 25 ans, nous devrons pouvoir le faire avec 0,2 hectare. Pour y parvenir, il faudra compter sur une forte augmentation de la productivité, en recourant aux techniques d'agriculture moderne pour la gestion des cultures traditionnelles, mais également aux semences améliorées, comme les OGM (organismes génétiquement modifiés), qui évitent les pertes de récoltes dues aux insectes ravageurs.

- Que faites-vous du risque scientifique lié aux OGM?

- Il n'existe aucune technologie à risque zéro, mais nous disposons tout de même d'un certain recul. Les premiers essais d'OGM en Europe ont eu lieu en 1974. Depuis dix ans, 280 millions d'Américains se nourrissent de produits contenant des OGM. De même, des milliers de touristes européens en séjour aux Etats-Unis en consomment. Je ne m'explique pas pourquoi en Europe, sur ce thème, l'autorité scientifique de régulation communautaire n'est ni écoutée, ni acceptée par certaines autorités nationales. Il faut savoir que, dans le monde, 90 millions d'hectares, soit déjà plus de 10% de la surface agricole utile, sont à base de cultures OGM. Cette nouvelle technologie doit être appréhendée au cas par cas, et je rappelle que le processus d'autorisation de mise sur le marché d'OGM en Europe est parmi les plus sophistiqués qui existent.

- La compétition entre énergie et alimentation va entraîner une hausse des prix agricoles. N'est-ce pas une chance pour l'Europe?

- Il est effectivement difficile de faire comprendre à un agriculteur européen que le continent doit produire davantage, alors que les prix peuvent baisser dans le court terme. En fait, tous les spécialistes s'accordent pour dire que les prix agricoles vont augmenter dans la perspective, à long terme, d'une diminution des capacités d'approvisionnement. A court terme, le recours aux biocarburants provoquera une certaine hausse des prix qui redonnera de l'élan à l'agriculture européenne. Mais ne surestimons pas le poids de ce nouveau débouché. Si l'entièreté du maïs américain était transformée en éthanol, cela ne remplacerait qu'une faible partie du carburant consommé aux Etats-Unis. A long terme, au nom de la préférence à donner à l'approvisionnement alimentaire de la planète, l'objectif agricole, c'est-à-dire nourrir le monde, redeviendra prioritaire. Dans cette perspective, l'Europe, à mon avis, ne pourra pas s'isoler et ne pas relever le défi de la sécurité alimentaire globale.

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