Editorial

Surtout ne pas isoler les détenus djihadistes

Les détenus djihadistes doivent-ils être regroupés ou dispersés? Le débat a rebondi ce mardi en France. Alors qu’au lendemain des attentats de Paris en janvier le premier ministre, Manuel Valls, avait défendu la première solution, un rapport d’enquête auprès des professionnels concernés prône la seconde option.

La stratégie du regroupement part de la constatation qu’un certain nombre de détenus se sont radicalisés derrière les barreaux au contact d’extrémistes – tel semble être le cas, par exemple, de deux des trois auteurs des attentats de Paris, qui se sont liés durant leur incarcération avec une figure de l’islamisme violent. Il s’agirait dès lors d’empêcher ce genre de contagion en rassemblant les djihadistes et, par voie de conséquence, en les coupant des autres prisonniers.

La méthode est attrayante pour un politique: sa simplicité lui donne un air de bon sens et son caractère répressif une image de détermination. Le problème est qu’elle tient largement de l’illusion.

Les prisons, d’abord, jouent un rôle limité dans la radicalisation. Selon le Ministère français de la justice, 84% des personnes incarcérées pour terrorisme dans l’Hexagone début 2015 en étaient à leur premier séjour pénitentiaire. Ce qui signifie qu’elles avaient versé ailleurs dans l’extrémisme. Seuls les 16% restants étaient susceptibles – susceptibles seulement – de l’avoir été derrière les barreaux. Regrouper cette population ne s’attaque donc que marginalement au problème.

La stratégie de Manuel Valls serait encore pertinente si elle produisait plus de bien que de mal. Soit si elle empêchait plus qu’elle ne favorisait la radicalisation de la minorité entrée en prison sans forte conviction. Or tel n’est pas le cas, dénonce le rapport de mardi. Et pour une multitude de raisons. Mélanger des militants à l’engagement varié revient à jeter les plus hésitants en pâture aux plus décidés. Séparer les extrémistes des détenus ordinaires consiste à les priver de précieuses occasions d’ouverture. Et puis, comment déterminer qui est djihadiste et qui ne l’est pas?

Regrouper les islamistes les plus fanatiques s’avère une fausse bonne solution. De fait, il n’existe aucun remède miracle à la radicalisation d’une minorité, seulement des moyens compliqués à mettre en œuvre et lents à produire des effets. Bref, peu séduisants pour des hommes publics soucieux de leur image et réticents à admettre que leur premier devoir est de ne pas nuire.

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