Opinions

Swissair, l'heure des questions, par Jean-Jacques Roth

On peut s'en choquer mais les faits sont là. Aux Etats-Unis, ces avocats qu'on appelle «chasseurs d'ambulance» ont commencé leur travail. Deux d'entre eux se sont rendus sur les lieux de la catastrophe du vol SR 111 pour persuader les familles des victimes de recourir à leurs services pour déposer contre Swissair une plainte collective («class action») alors que Jack LaMotta a déposé plainte, en son nom, réclamant 50 millions de dollars à Swissair, Delta, McDonnell Douglas et Boeing.

Ces pratiques sont courantes aux Etats-Unis, où la notion de réparation judiciaire n'a rien à voir avec la nôtre. Par leur brutalité, par les montants exorbitants qui sont réclamés, elles heurtent, sous nos latitudes, une conception de la mort liée au respect du silence et de l'intimité. Mais elles ont une vertu, qui est de rappeler que le temps du deuil n'exclut pas le temps des questions. Et celui-ci retrouve droit de cité à mesure que l'émotion première du choc s'estompe.

Comme dans tout accident, on a besoin de savoir.

Les proches éprouvent ce besoin. Il leur est nécessaire de savoir pour mieux accompagner le souvenir des disparus jusqu'en leurs derniers instants, pour les soutenir en pensée dans l'épreuve qu'ils ont eu à traverser, pour fixer leur image dans une mémoire qui les tiendra en vie. Savoir leur est également nécessaire pour faire la part de la fatalité et de la responsabilité humaine dans le drame, pour déterminer où adresser la colère qui suit une disparition, sans quoi un processus de deuil n'est pas terminé.

Beaucoup de réponses devront attendre l'examen des boîtes noires et des débris de l'appareil. L'enquête sera longue, comme toujours en pareil cas, et sur de nombreux points, la prudence commande d'attendre des informations certifiées plutôt que d'accumuler des hypothèses invérifiables. D'autres questions, en revanche, se posent maintenant. Sur la catastrophe elle-même, par exemple. Comment s'explique l'apparente tranquillité des pilotes du MD-11, professionnels avérés, dans la première phase de l'accident? Pourquoi ont-ils voulu d'abord se poser à Boston, distant de 500 kilomètres, plutôt qu'à Halifax, aéroport plus proche? Pourquoi ne sont-ils pas descendus plus tôt de leur altitude de croisière selon une procédure d'urgence?

Ces questions, on l'a compris, en appellent d'autres: les pilotes obéissaient-ils à un protocole de crise édicté par Swissair? Et quel est-il, dans ce cas? L'apparition de fumée dans un cockpit est-elle un incident plus banal qu'on ne l'a cru? Le MD-11 a-t-il effectivement des problèmes fréquents d'équipement électrique? Les accidents et les pannes survenus ces derniers jours, jusqu'à celui qu'a connu hier un appareil du même type de Swissair à Kloten, avant son envol pour Los Angeles, sont-ils dûs au hasard ou à l'éveil de notre curiosité, qui les rend soudain publics? Et vaut-il mieux qu'une compagnie les taise ou les dise?

N'en doutons pas: beaucoup de ces points d'interrogation figureront dans les dossiers que préparent les avocats américains. Leur motivation a beau faire frémir, les réponses qu'ils cherchent sont aussi les nôtres. Et Swissair, qui s'est honorée jusqu'à présent par une attitude globalement exemplaire, gagnera à ne pas esquiver les explications qui lui seront de toute manière réclamées, tôt ou tard.

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