Opinions

Swisscom phénomène populaire, par Thierry Meyer

Quatre cent vingt mille personnes ont déposé auprès de leur banque une préinscription pour acheter au moins une action Swisscom. Le chiffre est d'autant plus impressionnant que jusqu'ici, seuls 10% des Suisses étaient détenteurs d'actions. L'écrasante majorité préférait les placements pépères de l'épargne classique.

Mais les temps ont changé. A l'emprise de plus en plus grande de l'économie sur la société, s'ajoute ici un cocktail détonant: la première grande privatisation suisse – la plus importante d'Europe cette année –, un secteur des télécoms en plein boom, l'attrait de la technologie à la portée de tous (symbolisée par le succès du téléphone portable),

et une entreprise familière qui dégage une image de solidité.

Un grain de sel vient toutefois troubler l'harmonie de la recette: les marchés financiers ont connu un arrière été en capilotade. Et l'incertitude a gagné le monde de la finance, après plusieurs années de hausses ininterrompues: personne ne sait sur quoi va déboucher cet autre cocktail, nettement moins agréable, fait de crise asiatique, de débâcle russe, de risques sur les marchés émergents et de profits en baisse pour les entreprises occidentales.

Alors, un peu partout en Suisse, au travail ou au café, les gens s'interpellent: faut-il «acheter du Swisscom»? L'opérateur national va-t-il retarder son entrée en Bourse? Faut-il croire les analyses optimistes des banques, chargées de mettre les titres Swisscom sur le marché? Il suffit de s'arrêter quelques instants sur les heurs et malheurs de plus petites sociétés grisées par l'euphorie boursière pour réfléchir à deux fois: nombreuses sont les PME récemment entrées sur le marché suisse dont le rêve boursier a tourné au vinaigre.

En sera-t-il autrement pour Swisscom? Les exemples de deux pays voisins, l'Allemagne et la France, montrent l'engouement capitaliste populaire pour la privatisation (en 1996 et 1997) de ces deux sociétés nationales de télécommunications. Un vif intérêt jusqu'ici bien payé en retour, puisque tant Deutsche Telekom que France Télécom ont vu leur titre progresser cinq fois plus que la moyenne des «blue chips» (valeurs vedettes) allemandes ou françaises.

Les troubles financiers actuels ont incité la Confédération à réduire la tranche d'actions mise en vente à 30% du capital de Swisscom, ils pourraient pousser à une fixation du prix de l'action au minimum de la fourchette proposée hier (330 à 410 francs). Mais ils ne détourneront sans doute pas ces centaines de milliers de Suisses de l'envie de s'approprier une part de leur opérateur national. Parce que les perspectives de ce marché restent très bonnes? Pas seulement: les télécommunications prennent une part grandissante dans notre vie quotidienne, qu'elles régissent de plus en plus. Devenir actionnaire, c'est aussi une manière de modifier ce lien de dépendance. D'exiger plus qu'une facture à la fin du mois.

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