il était une fois

«Swissout» le 9 février 2014, à quand le «Swiss in»?

En Suisse, en Grèce et en Grande-Bretagne, les citoyens ont glissé dans l’urne un bulletin critique à l’égard des politiques européennes, portés par un discours sur la crise de l’UE qui masque la multiplicité des transactions à l’œuvre depuis soixante ans pour le maintien des intérêts communs

Il était une fois

«Swissout», «Grexit» et «Brexit», figures de la crise européenne

Une majorité de Suisses s’accordent à penser que le peuple ayant donné son avis sur l’immigration par le vote du 9 février 2014, il a aussi donné son avis sur la libre circulation dans l’Union européenne. Ils considèrent donc qu’à moins d’un déni de démocratie, celle-ci doit s’incliner devant l’expression du souverain et négocier un nouvel accord d’immigration.

Une majorité de Grecs s’accordent à penser que Syriza ayant gagné les élections sur un programme anti-austérité, son premier ministre Tsipras a le mandat du peuple pour exiger un changement de politique de la part de l’Union européenne, sommée, à moins d’un déni de démocratie, de négocier dans le sens du peuple grec.

Une majorité de Britanniques (Anglais surtout) s’accordent à penser que David Cameron ayant été réélu sur la promesse d’une renégociation des relations de la Grande-Bretagne avec l’Union européenne – assortie d’un chantage au référendum –, l’Union ne peut qu’entendre la voix du peuple et lui donner les satisfactions requises, à moins d’un déni de démocratie.

Une majorité de Suisses, de Grecs et d’Anglais font comme si une majorité d’Allemands, de Français, d’Italiens, de Hollandais, d’Espagnols, etc. n’avaient élu les Merkel, Hollande, Renzi, etc., sans remettre en cause la libre circulation, la notion d’équilibre budgétaire, celle du fonctionnement de l’Union, etc., toutes choses discutées et négociées librement dans les instances idoines. Invoquant un jour à Berlin la volonté populaire dont il était porteur, Alexis Tsipras s’est entendu répondre par le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble: «Et moi pas?»

Comme le vote suisse du 9 février, les votes législatifs anglais et grec, dominés par la question européenne, ont pris une tournure référendaire. En Grèce, la victoire de Syriza a été la revanche du référendum avorté de l’administration Papandréou. En Grande-Bretagne, celle de Cameron est la récompense empochée par les premiers ministres qui ont voulu soumettre au peuple la participation du Royaume aux affaires du continent: Wilson en 1975 dans les faits, Blair en 2004 dans l’intention, tous bravant la centralité constitutionnelle du parlement de Westminster pourtant si chère au cœur des citoyens britanniques.

Une manière de démocratie directe s’insinue dans les formes de légitimation européenne, au-delà des grands moments de ratification des traités. Elle a meilleure réputation dans l’espace médiatique que la démocratie représentative, nationale ou communautaire, vue comme éloignée du «vrai peuple». Elle renforce le discours de la «crise», qui se vend mieux au public que les arrangements incolores de la continuité. On suspend son souffle quand la Cour constitutionnelle allemande va donner son verdict sur la compatibilité d’une loi européenne, mais quand elle a dit oui, on se désintéresse de ses motifs. L’angoisse fait des titres. Les raisons du soulagement n’occupent qu’un bas de page.

Le récit classique de l’histoire européenne comporte toujours deux temps: une communauté régulièrement «au bord de l’effondrement» sauvée in extremis par une «relance». Cette représentation se retrouve déjà chez Jean Monnet lui-même: l’Europe se construit par les crises, disait-il en prenant à son compte les deux significations chinoises du mot «crise», danger et opportunité. Or ce récit épique culbute aujourd’hui sur l’absence visible du deuxième temps, la «relance». Ne reste que le premier temps, la crise comme danger. Appelés à se prononcer sur leur participation à cette chose présentée comme «en crise», les citoyens en légitiment le schéma, à l’encontre des efforts réalisés pour en sortir. Au temps de la démocratie d’opinion, la méthode Monnet est une fabrique d’opinions négatives.

Les perspectives d’un «Grexit», d’un «Brexit» et d’un «Swissout» (complètement out) mettent à l’épreuve la capacité de résistance de l’Union. Avec le temps, celle-ci est devenue un organisme auto-conservateur, habile à préserver ses raisons d’être et son espace. Dans les moments de confrontation, la pesée des intérêts penche régulièrement pour le maintien des acquis principaux par des compromis, montages et autres arrangements. C’est d’ailleurs la vision dominante au Café du commerce: «Les Britanniques, au dernier moment, resteront», «les Grecs ne prendront pas le risque de partir», «les Suisses ne voudront pas se passer du grand marché européen». L’Union au bord du gouffre, c’est le gouffre qui disparaît par la magie transactionnelle des experts en continuité. La «relance» est remplacée par la lancée, mouvement permanent de coopération appuyé sur une foule d’agents interconnectés qui ont appris à faire avec leurs différences de culture et de points de vue.

Des travaux récents d’historiens* montrent que même au moment des grandes crises de la construction européenne, la «chaise vide», le «serpent monétaire» ou le «rabais anglais», des ententes entre des acteurs nationaux et les appareils communautaires démentaient la dimension héroïque d’affrontements entre de grandes figures ou des Etats monolithiques. Le discours crisologique reflète aussi une crise de l’histoire de l’Union européenne, qui n’a pas encore pris en compte la multiplicité et la complexité des interactions à l’œuvre pour la préservation de l’acquis ou l’élaboration du neuf, tant dans les Etats membres qu’à l’échelle communautaire.

* Signalés par Laurent Warlouzet dans «Dépasser la crise de l’histoire de l’intégration européenne», « Politique européenne», 2014/2.

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