Éditorial

En Syrie, le prix de la «normalisation»

ÉDITORIAL. Le régime de Bachar el-Assad est en pleine réhabilitation. Mais la guerre syrienne n’est pas encore une affaire réglée

L’année qui s’achève aura été, en Syrie, celle de la réhabilitation de Bachar el-Assad. Le mouvement s’est précipité ces derniers jours. A Damas, les Emirats arabes unis, qui ont longtemps financé une partie de la rébellion syrienne, viennent de rouvrir en grande pompe leur ambassade. D’autres pays arabes devraient bientôt leur emboîter le pas, suivis sans doute par les Occidentaux.

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La fin de l’isolement diplomatique semble donc proche pour ce régime syrien coupable des pires crimes commis contre sa population, et dont on annonçait la chute imminente il y a au moins un lustre.

Mais ce retour en grâce diplomatique s’accompagne aussi d’une victoire inespérée dans le nord du pays. L’armée syrienne n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le magot. A la suite de la décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines stationnées en Syrie, les forces kurdes, qui contrôlent cette partie du pays, n’avaient pas le choix. Plutôt que de se faire dévorer par la Turquie, elles ont lancé un appel à l’aide à Damas. Six ans après avoir disparu, le drapeau syrien peut commencer à flotter à nouveau sur la partie kurde du pays.

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Aujourd’hui presque achevée, cette «normalisation» aura été obtenue au prix de centaines de milliers de morts, de millions de déplacés et d’un abandon pur et simple des promesses et des engagements formulés par les Occidentaux, dont les Américains au premier chef. A Genève, quatre années de gesticulations de l’émissaire Staffan de Mistura touchent aussi à leur fin. Elles n’auront servi qu’à faire diversion et à faciliter encore le dénouement final.

La guerre syrienne, une affaire réglée? Reste la région d’Idlib, et le sort de ses 2 millions d’habitants, aujourd’hui suspendus dans le vide. Reste la progression de l’Iran, cette obsession d’Israël et de Donald Trump, à qui ce dernier a pourtant déroulé le tapis rouge tout en plantant un poignard dans le dos de ses alliés kurdes. Reste encore la reconstruction d’un pays en ruine, soumis désormais au bon vouloir de ceux qui ont mis tant d’acharnement à le dévaster.

A Moscou, d’ores et déjà, on proclame avec confiance que Bachar el-Assad – «extrêmement populaire en Syrie» – remporterait sans coup férir les prochaines élections, et qu’il est là pour rester. Le successeur de Staffan de Mistura n’aurait pas même besoin de déballer ses cartons, tant le départ précipité des Américains le prive encore davantage de tout moyen de pression pour envisager une transition vers un régime plus démocratique.

Il suffit de mélanger les ingrédients qui précèdent. Ce n’est ensuite qu’une question de temps: dans les ruines d’Alep, de Raqqa ou de Deir ez-Zor se prépare déjà la résurgence, sous une forme ou sous une autre, de l’Etat islamique, dont l’idéologie ne s’écrase pas à coups de bombes. Ce sera le prix ultime de cette «normalisation».

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