Revue de presse

En Syrie, la Russie va devoir assumer ses lourdes responsabilités

Après l’accord intervenu ce mardi soir entre Vladimir Poutine et le président turc Erdogan sur le contrôle du Kurdistan syrien, Moscou assoit sa nouvelle position, quasi hégémonique, dans la région. Mais pour assurer son succès à long terme, le Kremlin devra perfectionner ses capacités de médiateur

La Turquie a annoncé mardi soir qu’elle ne reprendrait pas son offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie. Ces dernières se sont retirées des zones frontalières, conformément à l’accord arraché il y a cinq jours par le vice-président américain Mike Pence. De leur côté, les présidents russe et turc, acteurs centraux du conflit, se sont accordés dans la journée à Sotchi, sur les bords de la mer Noire, sur une prise de contrôle en commun de la majeure partie de cette zone en proie à un conflit croissant entre Ankara et combattants kurdes.


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Premier élément, relaté par CNN et repris par Courrier international: «Ankara a reçu de Washington l’assurance que le retrait kurde était terminé», selon le Ministère turc de la défense qui s’est exprimé dans la nuit de mardi à mercredi. «Il n’est pas nécessaire à l’heure actuelle de lancer une opération supplémentaire dans le nord-est syrien», précise la diplomatie dans un communiqué.

Avec des guillemets

«La pause de cinq jours des opérations militaires acceptée par Ankara sous la pression de Washington – que l’exécutif américain avait qualifiée de «cessez-le-feu», rappelle la chaîne de TV américaine qui prend soin d’utiliser des guillemets – a pris fin mardi. Mardi également, Moscou et Ankara ont conclu un accord qui prévoit la mise en place de patrouilles conjointes russes et turques le long d’une grande partie de la frontière turco-syrienne dans les six jours.»

Ainsi, les Etats-Unis ressortent comme «le plus grand perdant géopolitique» de cet accord, toujours selon CNN, et n’ont désormais «plus leur place dans la construction de l’avenir de la Syrie». Car les présidents Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine se sont bien «entendus pour que les Kurdes […] se retirent à plus de 30 kilomètres de la frontière avec la Turquie», précise le New York Times, après «plus de six heures de pourparlers».

De quoi renforcer «l’expansion rapide de l’influence russe en Syrie», aux dépens de Washington et de ses anciens alliés kurdes. Et de quoi confirmer (définitivement?) qu’«après avoir sauvé le gouvernement du président syrien Bachar el-Assad par des frappes aériennes brutales au cours des quatre dernières années, Vladimir Poutine est devenu la force dominante en Syrie et l’un des principaux interlocuteurs au Moyen-Orient». Le président turc précise par ailleurs:

Mes troupes ont conquis plus de 2000 km² de territoire depuis le début de l’intervention militaire décidée par Ankara

Poutine et Erdogan saluent évidemment un accord qu’ils qualifient tous deux de «décisif» et d’«historique» sur le Kurdistan syrien, indique Le Monde. Dans un tel conflit, qui s’enlise depuis des années, le profil des vainqueurs et des perdants – Kurdes en tête qui se sont battus de toutes leurs forces conte l’Etat islamique – tend à se préciser, comme l’explique dans cette vidéo l’expert français Pascal Boniface, qui décrypte les forces en présence et brosse le portrait d’un Proche-Orient en complète recomposition géopolitique:

Largement de quoi justifier, donc, le scepticisme du site d’information turc T24.com.tr, que cite Eurotopics.net: «Que fera-t-on pour trouver une solution durable au problème?» On l’ignore, dit-il. Un cessez-le-feu sous contrôle dans la fameuse zone de sécurité russo-turque, OK, «mais pour combien de temps, et moyennant quelle contrepartie»? On l’ignore aussi. L’accord sera-t-il caduc «dans quelques mois et la Turquie reprendra-t-elle l’offensive»? On l’ignore encore.

L’invasion turque a fini par produire «un résultat paradoxal pour le président turc», constate pour sa part la Süddeutsche Zeitung, qui s’arrache un peu les cheveux: «Erdogan était jadis le fer de lance de l’alliance contre le dictateur Bachar el-Assad. […] Or l’invasion turque a eu pour résultat le retour de l’armée d’Assad dans le territoire syrien que Damas avait cédé aux Kurdes. Le dictateur syrien est ainsi le grand gagnant de l’offensive turque. Trump avait menacé de prendre des sanctions; cela a fait son effet. […] Und dafür ein Krieg?» («Fallait-il une guerre pour en arriver là?»).

Dans le Financial Times, Dmitri Trenin (photo ci-contre), le directeur du think tank Carnegie Moscow Center, appelle ainsi la Russie à assumer avec responsabilité sa nouvelle position hégémonique: «Après leur retrait, les Américains laissent les Russes devenir l’unique puissance non régionale active en Syrie. Mais ce n’est pas tout: ils laissent à la Russie toute une série de problèmes dont celle-ci devra désormais s’occuper. […] Afin de pouvoir prolonger ses succès, elle devra rester ouverte vis-à-vis de tous les partenaires et perfectionner ses capacités de médiatrice. Il faut par ailleurs qu’elle soit consciente de ses limites financières et économiques. Il ne faut pas qu’elle tente de marcher dans les pas des Etats-Unis pour résoudre les problèmes de la planète»…

Moscou doit prendre conscience que le succès va de pair avec l’arrivée de nouvelles difficultés

Au-delà des problèmes frontaliers entre Damas et Ankara, on voit en effet bien que le problème s’avère plus complexe. «Il n’est pas difficile de concevoir que le scénario le plus probable à court terme sera un regain de tensions entre les deux Etats musulmans rivaux, l’Iran chiite et l’Arabie saoudite sunnite», estime La Stampa de Turin. Alors le quotidien conservateur turc Karar se prend la tête: «Quand et comment pourra-t-on résoudre des problèmes comme le retour des réfugiés chez eux», la neutralisation des forces kurdes ou «le sort de l’armée syrienne»? Tant de questions irrésolues en suspens…

Le problème est pour ce journal que «l’équation change sans cesse, et de ce fait le résultat final. Un jour, tel protagoniste est en position de force, le lendemain, il est bridé parce que l’équilibre des forces entre les grandes puissances a changé. Il suffit de songer au climat hostile à l’égard du gouvernement Assad en 2011. […] Qui aurait pu prédire alors qu’il resterait aussi longtemps au pouvoir? […] Ainsi va le monde. Ainsi va le Proche-Orient…»


Polémique sur de probables crimes de guerre

Et pendant ce temps-là, les experts de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) sont en train d’évaluer la crédibilité d’allégations des autorités kurdes qui accusent la Turquie d’utiliser des armes non conventionnelles dans le nord de la Syrie, telles que le napalm ou le phosphore blanc, comme le raconte le Times de Londres – avec des images vidéo quasi insoutenables – dans un article traduit par Courrier international. Ils précisent toutefois qu’aucune enquête n’a été ouverte à ce stade.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), qui ne confirme pas mais dispose d’un vaste réseau de sources sur le terrain syrien, indique quant à lui avoir «recensé des blessés souffrant de brûlures» et soupçonne par ailleurs que des crimes de guerre ont été commis ces derniers jours, tels que des mutilations ou des exécutions sommaires sur le terrain. Damas autant qu’Ankara et les forces kurdes ou régulières syriennes nient d’un seul chœur.


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