Pour plusieurs milliards d'euros, l'Union européenne et l'Agence spatiale européenne ont décidé de financer le développement du système indépendant Galileo de navigation et de positionnement par satellites. L'opposition farouche des Américains au développement, par les Européens, de capacités satellitaires autonomes, donne la mesure de la portée potentielle d'une telle initiative. Le secrétaire à la Défense américain, Donald Rumsfeld, a développé le concept de «space dominance», en vertu duquel le recours aux technologies spatiales est devenu un élément-clé de la stratégie planétaire des Etats-Unis. D'où l'intérêt manifesté pour Galileo par la Chine, l'Inde et même Israël, qui y voient le moyen de s'affranchir de la tutelle de l'armée américaine sur le GPS, le système concurrent qu'elle contrôle.

Galileo doit donc donner à l'Europe, dans ce domaine stratégique, l'autonomie requise par le rôle qu'elle entend jouer. Quel rôle? Quelle autonomie? Les Européens ont défini une très modeste politique de sécurité et de défense (PESD) centrée sur la gestion des crises et les missions humanitaires. Et ils ont fait le constat de leur faiblesse en dressant la liste des lacunes à combler. Les capacités manquantes concernent, pour près des trois quarts, des applications et des technologies spatiales. Presque tout fait défaut, pour le positionnement, la navigation, le guidage de précision, pour l'observation, la surveillance, la reconnaissance, l'écoute, l'alerte avancée, les communications par satellite.

Pourquoi de telles lacunes? Les entreprises européennes ne souffrent pourtant pas de handicaps rédhibitoires. A l'image du succès d'Airbus, elles ont démontré, sans attendre l'Europe politique, leur capacité à se regrouper, investir, innover, gagner des marchés. [Cet article a été écrit avant le succès phénoménal de la sonde européenne Huygens sur Titan, ndlr] Les obstacles ne sont pas davantage financiers. Le coût d'un système satellitaire capable de répondre à l'ensemble des besoins des militaires européens est marginal par rapport à certains budgets de l'Union: il ne dépasserait pas 5 à 6% des dépenses de la politique agricole commune. Il n'y a pas non plus de confusion sur les objectifs. Les exigences satellitaires des militaires sont bien connues, formalisées, consensuelles même, tant elles sont fondamentales pour le succès des missions que l'UE s'est assignées.

Les difficultés sont politiques. Comme à l'accoutumée, quelques-uns tentent d'y aller de leur propre développement, sur une base purement nationale, multipliant d'autant les coûts en réduisant l'efficacité. D'autres, qui refusent toute avancée, se donnent bonne conscience en arguant d'une séparation étanche entre espace militaire et espace civil. Ces derniers sont pourtant frères siamois, pour reprendre l'image célèbre du physicien suédois Alfvén à propos des atomes pour la paix et des atomes pour la guerre.

Pire, face au veto et à la pression des uns et des autres, les Européens ont finalement décidé de se doter d'un système de navigation et de positionnement autonome, mais en excluant a priori son utilisation à des fins militaires. Un programme civil sous contrôle civil, aux ambitions commerciales, au service de cette Europe des marchands tant décriée. De sorte qu'à l'avenir, les forces armées européennes pourraient dépendre, pour leurs opérations, du bon vouloir de leurs collègues américains et de leur GPS. Autant dire que les Etats-Unis ont atteint leur objectif sans même devoir combattre: le concurrent s'est sabordé! Une défaite politique pour l'Europe spatiale, à l'image de ses contradictions, ses confusions et ses manquements.

Quels sont-ils? Les limites du système intergouvernemental d'abord, en panne d'ambition spatiale après de grands succès. Les intérêts nationaux, réduits au plus petit commun multiple: «retour» industriel ou nominations partisanes tiennent lieu de stratégie. Mais aussi l'impuissance de l'UE. Engluée à 25, elle a réduit le poids des Etats sans réussir à leur substituer une véritable autorité politique, confortée par les citoyens. Alors qu'en son sein, la Commission, hier force motrice indépendante, pensante et visionnaire, est aujourd'hui affaiblie, à la fois par les efforts conjugués du Conseil et du Parlement, en lutte pour le leadership, et par les Etats membres eux-mêmes, accrochés à leur souveraineté, qui restent frileux dans le domaine de la défense, craignant de perdre leur légitimité au bénéfice des «fonctionnaires de Bruxelles».

Le futur ministre des Affaires étrangères de l'Union, hybride communautaire et gouvernemental, capable d'activer à la fois la Commission et l'Agence d'armement, en ligne avec les états-majors et les diplomates, pourrait assurer la cohérence qui fait défaut aujourd'hui entre espace militaire et espace civil. Et développer des applications spatiales duales, par exemple pour gérer le désastre actuel dans l'océan indien et en prévenir la répétition, ou aider nos forces armées dans les Balkans, en Afghanistan, ou ailleurs demain.

Il n'y a pas si longtemps, en prétendant sauver la paix, des hommes politiques s'étaient condamnés au déshonneur et à la guerre, selon la fameuse formule de Churchill prononcée après Munich. Aujourd'hui, alors qu'ils rechignent à se doter de capacités spatiales autonomes au service à la fois des civils et des militaires, leurs successeurs européens feraient bien de s'en souvenir.

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