Quelles sont les institutions «typiquement suisses», qui fondent le système et la culture politique de notre pays? A cette question récurrente, une majorité des Suisses répondrait probablement par: la démocratie directe, le fédéralisme, la politique de concordance et le gouvernement collégial. Un autre élément serait peut-être aussi évoqué: le «système de milice».

Par ce terme aux relents légèrement guerriers, on n’entend pas seulement un type d’armée, composée en grande partie de civils en uniforme, mais aussi une pratique plus large visant à confier à des non-professionnels – à des «amateurs», des bénévoles ou comme l’on dit en Suisse: à des «miliciens» – des fonctions publiques importantes. Ainsi, l’Assemblée fédérale comme les législatifs cantonaux et communaux sont censés être des «parlements de milice». Mais le principe de milice se trouve aussi ailleurs. La tradition bien vaudoise des curateurs «miliciens» désignés par l’Etat, ainsi que les tribunaux faisant appel à des juges non-professionnels en constituent des exemples archétypiques.

Les défenseurs de cette tradition républicaine, si fortement ancrée dans la culture politique suisse, ont de bons arguments à faire valoir: le système de milice, disent-ils, est meilleur marché que le recours systématique aux professionnels, et surtout: il assure la proximité, voire la fusion entre l’Etat et les citoyens. Ces derniers seraient alors en droit de dire «L’Etat, c’est moi!» Comme le fédéralisme et la démocratie directe, la milice empêcherait qu’une technostructure étatique accapare les rênes du pouvoir. Finalement, l’engagement civique et la gratuité seraient des valeurs à défendre absolument, dans une société de plus en plus individualiste et utilitariste.

Pourtant, si ces arguments sont de poids, force est de constater que l’évolution de la société va dans la direction opposée. Une publication récente d’Avenir suisse («Etat citoyen et citoyens dans l’Etat») affirme que l’Assemblée fédérale «n’est plus qu’un parlement de milice sur le papier». Les élections fédérales de cet automne le confirment: dans le nouveau Conseil national, les vrais miliciens doivent être cherchés avec la loupe.

Cela dit, il ne faut pas se méprendre sur le passé: l’idée que l’homme (ou la femme) «de la rue» a les mêmes chances d’accéder à la responsabilité politique qu’un membre du sérail politique a toujours été une vue de l’esprit. La revue d’histoire «Passé simple» vient de montrer que la politique fédérale et cantonale a longtemps été l’apanage de quelques familles, voire de «dynasties» politiques profitant de puissants effets de réseau.

Ce n’est pas que sur le plan politique que le système de milice est sur la défensive. Dans le domaine social notamment, la tendance à la professionnalisation des tâches est forte. Il faut dire que le système de milice a aussi son mauvais côté. Il peut aboutir à un amateurisme de mauvais aloi. Et en politique, il ouvre souvent la porte aux lobbies.

Faut-il alors en finir? La réponse est dans l’application sélective de ce principe. Il y a des tâches qui sont devenues tellement complexes que des non-spécialistes sont dépassés par l’ampleur de la tâche. Et certaines fonctions – comme celle de parlementaire fédéral – sont chronophages au point que l’idée qu’elles pourraient être assumées par une majorité de non-professionnels s’avère tout simplement une illusion.

Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Le principe que tout ne doit pas être confié à des professionnels rémunérés, reste un bon principe. Non seulement un «Etat light» coûte moins cher qu’un Etat omniprésent, mais l’esprit républicain aussi en sort gagnant. En Allemagne, on assiste actuellement à un extraordinaire sursaut citoyen face à l’afflux des réfugiés et des migrants. On peut y voir le signe d’une société civile en éveil.

Pour cette raison, l’idée avancée par Avenir suisse d’un nouveau «service citoyen universel» à accomplir par tous les habitants de notre pays, hommes et femmes, résidents étrangers y compris, mérite un débat approfondi. Il est bien qu’en Suisse, on ne confie pas (encore?) toutes les tâches publiques à des professionnels rémunérés. Il est bien que nous n’ayons pas (encore?) une classe ou une caste politique impénétrable, vivant en vase clos.

Mais la tendance vers la technostructure pourrait se renforcer, si nous n’y prenons garde. Aussi les partis politiques seraient-ils bien inspirés à faire de la place aux non-professionnels de la politique, en leur fournissant un soutien logistique conséquent. Car sinon, on court le danger que les derniers rares miliciens qui restent ne se recrutent plus que parmi les grandes fortunes, qui peuvent se payer le luxe de faire de la politique. Suivez mon regard.

Christophe Büchi est journaliste (NZZ, Schweiz am Sonntag) et auteur du récent «Mariage de raison – Romands et Alémaniques: une histoire suisse», Editions Zoé 2015

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