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Le système soviétique a commencé à se défaire à Prague, le 21 août 1968

La plupart des hommes qui ont entouré Gorbatchev pour son grand projet de réforme du communisme dans les années 80 avaient partagé, vingt ans plus tôt, les espoirs des Tchèques. Jeunes cadres du parti, ils souhaitaient déjà un «socialisme à visage humain». Le directeur de la rédaction du «Nouvel Observateur», qui fut correspondant à Moscou pendant la perestroïka, leur fait parler de cette «Prague connexion» qui fut si importante pour l'histoire mondiale

Ils avaient tous le même profil. Elégance universitaire, tweed sur la cinquantaine, ventre plat et don des langues qui les faisait ressembler à leurs collègues du Comité central comme James Steward à Brejnev. Par leur seule allure, les hommes de Gorbatchev étaient intrigants. D'où venaient-ils? Comment une bureaucratie de pachydermes gris avait-elle pu les enfanter? Obsédantes questions, fondamentales mais tout allait vite. Une maille par jour, sans fléchir, ces Gorby'smen défaisaient le soviétisme. Pour un correspondant de quotidien, la généalogie politique pouvait attendre.

Puis l'Union soviétique a pris l'eau et je suis, un jour, à Prague, tombé sur l'un d'entre eux, Alexandre Lebedev, porte-parole du dernier congrès du Parti communiste de l'URSS. C'était en 1991. Capitale symbole d'un continent réuni, Prague incarnait, à elle seule, la fin du communisme. Ambassadeur, Sacha Lebedev y représentait la Russie et c'est cette ville que François Mitterrand avait choisie pour tenter de lancer sa «Confédération européenne». De l'Atlantique à l'Oural, toute l'Europe était là, fraternelle, confiante, évidente. Dans cette foule d'importants, apparaît soudain Jiri Pelikan, grande figure du Printemps, ours tendre devenu député italien au Parlement de Strasbourg. C'était le moment dont rêve un journaliste: confronter 1989 à 1968, présenter un acteur de la perestroïka à un héros du Printemps, guetter leurs réactions, en faire le récit. Ce fut bien mieux encore.

Ils étaient déjà dans les bras l'un de l'autre, s'embrassaient, criaient de joie, se rappelaient cette nuit de janvier 1969 où Jiri s'était planqué chez Sacha avant de passer à l'Ouest. Jiri était, à l'époque, conseiller culturel à Rome où Dubcek l'avait envoyé pour le mettre à l'abri, après l'intervention. La normalisation ne faisait que commencer. Jiri était encore député, mi-officiel, mi-proscrit. Que faire? Il avait besoin d'en parler à un ami et cet ami avait été Alexandre Lebedev, alors représentant de l'URSS à la direction de l'Organisation internationale des étudiants, organisation communiste dont le siège était à Prague. Avant de choisir la liberté, le dissident tchèque en avait discuté toute la nuit avec un officiel soviétique. Je ne comprenais plus rien. Ma stupeur les faisait rire.

André Gratchev, 27 ans en 1968, dernier porte-parole de Gorbatchev qui en avait fait le numéro 2 du Département international du Comité central: «Je suis allé à Prague en mai invité, par Sacha Lebedev. C'était, dit-il, Woodstock en territoire socialiste: les beatniks sur la place de l'Hôtel-de-Ville, le soleil, des délégations venues de tous les coins du monde, un bouillonnement de pensée permanent. Nous étions dans un pays frère mais ce pays était une île de liberté. Nous n'avions jamais vécu cela et tout cela, pourtant, se passait en territoire socialiste: nous étions ivres du Printemps.»

En 1968, André Gratchev représentait l'URSS à la direction de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique, autre organisation soviétique, basée elle à Budapest. Comme son ami Lebedev, condisciple de l'Institut des relations internationales où il avait également connu Jiri Pelikan, c'était un énarque du communisme. Il voulait faire carrière, briller, mais aussi, car il avait 20 ans, refaire le monde, sur la lancée du XXe Congrès et de la dénonciation des crimes staliniens. En URSS, à l'époque, il y eut beaucoup de gens comme lui.

«Jusqu'à l'invasion de la Tchécoslovaquie, raconte-t-il, j'arrivais à marier en moi le plus grand scepticisme sur la réalité soviétique, l'espoir de réformes et une adhésion quasi totale à la politique extérieure de l'URSS.» Tout, explique-t-il, lui permettait de croire que son pays «était du bon côté». On était en pleine guerre du Vietnam que toute la gauche, les campus américains, le tiers monde, la France gaulliste, toute la jeunesse de la terre condamnaient aux cris de «US Go Home!» ou de «Faites l'amour, pas la guerre!». C'était l'irruption des baby-boomers sur la scène mondiale, les années anti-impérialistes. En charge de la solidarité avec le Vietnam, au contact, à Budapest, de tous les mouvements de jeunesse du monde, gauchistes, communistes, guevaristes, prochinois, le jeune Gratchev continuait à croire que le soleil, malgré tout, se levait encore à l'Est.

Trente ans plus tard, au bar de l'hôtel Savoy, dans les ors et les cuirs du capitalisme russe, les téléphones portables des hommes d'affaires sonnent en chœur. Le siècle du communisme est, depuis longtemps, révolu. Silence. Et alors? Comment avez-vous réagi après les chars?

«C'était, répond-il, comme si un rideau de fer s'était abattu sur moi. J'étais privé de mes justifications, confronté à un miroir soviétique de l'intervention américaine au Vietnam. Je suis devenu un orthodoxe de velours: d'un côté une carrière au Comité central, de l'autre ce que je pensais moi, nos espoirs brisés, ma honte, ma compassion pour mes amis tchèques. J'étais schizophrène. Je ne croyais plus que des changements seraient possibles de mon vivant. J'essayais seulement d'en préserver les germes et quand nous sommes entrés en Afghanistan, j'ai frôlé la dépression.» C'était en 1979, six ans avant la perestroïka.

Grand angle. Gratchev, Lebedev, les hommes de Gorbatchev constituaient une génération de l'élite soviétique, celle qui était arrivée à l'âge adulte sous Khrouchtchev et le dégel des années 50. Ils n'avaient rien d'un «accident génétique» du communisme. Ils en étaient les fils mais des fils grandis dans l'espoir de la liberté, quand l'URSS conquérait l'espace et répudiait Staline, publiait Soljenitsyne, se souciait, enfin, de bâtir des appartements pour sa population.

La décennie suivante, celle de toutes les révoltes, tous étaient passés par Prague, beaucoup y avaient travaillé, car ils étaient les meilleurs, les plus jeunes, les seuls à même d'y nouer le contact avec les révolutionnaires de l'Ouest et du tiers monde. La Tchécoslovaquie avait été leur fenêtre sur le monde, leur seconde patrie. Tous s'étaient enthousiasmés pour le «socialisme à visage humain». Ils voyaient déjà la liberté contaminer le Bloc, arriver jusqu'à Moscou.

En août, après l'invasion, ils étaient brisés, défaits. A l'origine de la perestroïka, il y eut ainsi une Prague connexion, société discrète, informelle et solidaire.

Pour lancer son édition russe, Play-Boy a choisi Artemi Troïtski, jeune quadragénaire moscovite à la gueule d'intellectuel new-yorkais. Adolescent, il a vécu à Prague jusqu'à la veille de l'invasion. Il y était élève de l'école internationale créée pour les enfants des cadres communistes venus là-bas de tous les coins du monde.

Français, Anglais, Italiens, Espagnols, les petits communistes de l'Ouest avaient leurs disques rock qui faisaient, en douce, un tabac. Artemi était le DJ de cet underground. «J'ai eu beau expliquer, raconte-t-il, que c'était une musique de protestation, antibourgeoise, une très bonne musique: j'ai été exclu des pionniers.» On ne soupçonne pas le rôle historique de Johnny Hallyday. Artemi était devenu dissident à 15 ans et, rentré en URSS, «émigré de l'intérieur dans ce pays que je détestais», «désespéré que les Tchèques ne se soient pas lancés dans la guérilla», il crée la première discothèque rock de Moscou, en 1972, à l'Université.

Les premiers groupes russes sortiront de ces soirées. Le KGB veille mais des concerts s'organisent, puis des festivals, semi-clandestins, qu'on rallie comme aujourd'hui les raves en France: par le bouche à oreille. Loin du soviétisme, toute une jeunesse bascule en silence dans la contre-culture, dans un nouvel internationalisme avec lequel les quotidiens du Komsomol, l'organisation de jeunesse officielle, doivent transiger. L'enfant de la Prague connexion sera le premier «rock journaliste» de la presse soviétique, harcelé mais toléré car il faut bien que jeunesse se passe. Mais pourquoi ce mouvement était-il si fort?

Artemi Troïtski: «Les chansons officielles parlaient d'idéologie, d'amour, de voyages. Nous parlions du sexe, de la solitude, de notre aliénation, d'économie. «Je n'ai pas d'argent», disait un refrain et le groupe Aquarium avait fait un tube avec le «Dilettante magnifique», un texte sur le non-sens de nos vies, consacrées à la bière, qui demandait en rythme: «Est-ce ce que tu attendais?» Après, dans les années 80, les paroles sont devenues plus radicales: «Ton père est un fasciste/ Ne me regarde pas comme ça/ Il ne sait qu'opprimer/ Qu'importe le drapeau».

«Nous disions ce que nous vivions mais nous étions peu politiques car notre génération ne voyait pas d'alternative à Brejnev. Puis il y eut la perestroïka et toute la nouvelle culture d'aujourd'hui est sortie du rock, de ce mouvement, de ses animateurs». L'homme qui a introduit à Moscou la subversion par le décibel, est ainsi né à Prague, sous le Printemps. Et votre père dans tout cela? Il sourit, avec une absolue tendresse: «Papa… c'est un type unique. Vous voulez le voir?» Il décroche son téléphone: «Papa? Il y a un journaliste français qui… Je te le passe.»

Kiva Maïdanik, c'est son nom, a parlé quatre heures d'affilée, sans voir la nuit tomber, insensible au froid, mélangeant toutes les langues et devançant les questions. C'était l'histoire de l'URSS depuis Khrouchtchev racontée à la terrasse d'un bistrot postsoviétique par une caméra cachée, ironique et nerveuse. «A la mort de Staline, la pensée politique se réduisait à la distance la plus courte entre deux citations de Lénine – et encore: pas toutes. Khrouchtchev, lui, avait besoin d'informations, pas de théorie. Les pays satellites étaient en révolte; l'Europe occidentale s'unissait; ça commencait à mal tourner avec la Chine; le tiers monde émergeait sans que personne, à Moscou, ne sache ce que c'était. Khrouchtchev avait une nouvelle politique étrangère à définir mais il était dans le noir. Il a décidé de ressusciter l'Institut de l'économie internationale, fermé par Staline en 1946…»

Baptisé «Institut de l'économie mondiale et des relations internationales», le très célèbre Imemo est confié à l'académicien Arzoumanian, beau-frère d'Alexandre Mikoyan, vice-président du Soviet Suprême. Il a ordre, à la guerre comme à la guerre, de recruter ses chercheurs «sans considération de nationalité, de liens avec le parti ou d'épaisseur des dossiers de dénonciations». Kiva Maïdanik, qui était devenu guevariste à Prague et l'est toujours, en rit encore: «Beaucoup des hommes qui devaient renseigner le Bureau politique sur l'état du monde n'avaient ainsi pas le droit de voyager.» N'empêche: le ver était dans le fruit. L'Imemo deviendra le think tank du Comité central, «pépinière de révisionnistes» et matrice de la politique de détente, à la fois antichambre du Département international, «bastion de la pensée libre» et initiateur des grandes négociations sur la réduction des armements.

La Prague connexion trouve là sa genèse car un an plus tard, dans le sillage de l'Imemo, une nouvelle revue théorique du mouvement communiste s'installe dans la capitale tchèque. Chaque parti y avait ses représentants. Son titre, Problèmes de la paix et du socialisme était des plus orthodoxes. Il s'agissait de créer un forum entre les divers courants et continents du communisme, de canaliser les centrifuges. C'était l'objectif mais, dans la réalité, une microsociété de penseurs se forme autour de la revue, un autre Imemo, international cette fois-ci, c'est-à-dire encore bien plus libre et hétérodoxe et baignant, surtout, dans le foisonnement culturel qui précède le Printemps.

Vladimir Loukin en était. Après la dissolution de l'URSS, il sera le premier ambassadeur de la Fédération de Russie aux Etats-Unis. C'est lui qui rendra son passeport à Alexandre Soljenitsyne et préside aujourd'hui, opposant à Boris Eltsine, la commission des Affaires étrangères de la Douma. «Chez nous, dit-il, il n'y a pas de frontières entre les tsars et les tueurs de tsars. Tous viennent du même monde: ils n'ont que des histoires différentes.» Celle de ce petit homme, jovial et rond, commence mal. A sa naissance, en 1937, son père, secrétaire municipal du parti, vient d'être expédié au Goulag. Sa mère est en sursis. Le patron local du KGB l'avertit un soir: «C'est ton tour. Prends l'enfant, fuis cette nuit, disparais: ils ont trop de gens à arrêter pour te rechercher.» La mère hésite, quelques heures de trop: après-guerre, quand Khrouchtchev publie son rapport, le jeune Loukin, devenu chercheur à l'Imemo, n'a déjà plus rien à apprendre sur les camps.

«A la revue, raconte-t-il, il n'y avait que des gens au fait des choses, très divers mais tous très cultivés, qui ne ressemblaient guère à des membres du parti. Les dénonciations pleuvaient mais nous étions protégés par le rédacteur en chef, Alexeï Roumiantsev, académicien sans charisme mais parfaitement honnête. Il détestait Staline, aimait Lénine et répondait systématiquement que nous travaillions pour le socialisme: qu'on ne nous comprenait pas. Nous rêvions, nous, de ce que Dubcek allait appeler un «socialisme à visage humain».

Au lendemain de l'invasion, Vladimir Loukin est rapatrié sur Moscou, en avion militaire, avec une douzaine d'autres Soviétiques qui avaient, comme lui, protesté contre «cette imbécillité que je ne pouvais pas accepter». Devenus «schizophrènes» comme Gratchev, tous continueront leur carrière dans le parti mais, entre-temps, bien du monde était passé et passera par Prague. Il y avait eu Anatoli Tcherniaev et Gueorgui Chakhnazarov, les deux futurs bras droits et tuteurs de Gorbatchev. Youri Kariakine, ami de Soljenitsyne et futur chef de file, avec Sakharov, du Groupe interrégional où se retrouvaient les députés les plus radicaux de la perestroïka. Merab Mamardachvili, rayonnant philosophe géorgien qui rompra tôt avec le système mais pas avec les gens de Prague. L'austère Ivan Frolov auquel Gorbatchev confiera la Pravda où il recrute le jeune Gaïdar, futur premier ministre d'Eltsine et père des privatisations. Evgueni Ambartsoumov, également radical de 1989, spécialiste, et défenseur, de l'Europe centrale. Egor Iakovlev que Gorbatchev placera à la tête des Nouvelles de Moscou pour en faire l'hebdo de la perestroïka. Tant d'autres encore et, bien sûr, Alexandre Lebedev et André Gratchev qui organiseront ensemble, depuis le Département international du Comité central, la riposte à la première offensive conservatrice contre Gorbatchev, en 1989 toujours.

«Il y avait entre nous, dit Vladimir Loukin, des liens de clan.»

La Fondation Gorbatchev occupe, à Moscou, un bout d'étage d'un bâtiment néostalinien. A coup de pubs pour Pizza Hut et de tournées de conférences, le dernier président de l'URSS y salarie ses rares fidèles, carré de têtes pensantes que leur propre œuvre a balayées. Les couloirs sont sombres, feutrés, comme ils l'étaient au Comité central, et l'homme-orchestre de ce brain-trust est toujours Anatoli Tcherniaev qui était, en 1968, consultant du Département international. Chemise ouverte et crinière blanche, mi-pionnier mi-serviteur de l'Etat, il dit: «Au moment de l'invasion, je ne connaissais personne qui approuvait.» Personne?

Il veut dire aucun de ses amis de l'époque, personne des gens qu'il fréquentait alors, car, dans le bureau d'à- côté, celui de Mikhaïl Gorbatchev, l'histoire est différente. C'est l'autre morceau du puzzle. En 1968, Mikhaïl Gorbatchev était deuxième secrétaire du parti à Stavropol, bien loin de Moscou, en pays rural.

Qu'avait-il pensé le 21 août? «Mais que croyez-vous?, répond-il: J'approuvais, bien sûr!» Il hausse les épaules, rit de lui-même: «Les Allemands et la CIA voulaient déstabiliser le camp socialiste. La direction tchèque s'était laissé déborder: il fallait aider nos camarades.» «Vous pensiez vraiment cela? – Oui, c'était ainsi. J'ai pensé cela jusqu'à ce mois de novembre 1969, quand je me suis retrouvé à Brno, avec une délégation soviétique. Nous étions attendus dans la grande usine de la ville et à notre entrée, tous les ouvriers, tous sans exception, nous ont lentement tourné le dos, comme un seul homme. Le silence était total. C'était pétrifiant. On ne voyait plus un seul visage et à Bratislava, le lendemain: même chose. Aucun contact, personne ne voulait nous parler, sauf les paysans.

«J'ai compris, ces jours-là, à quel point nous avions blessé ce peuple, humilié ces hommes qui avaient voulu conjuguer socialisme et liberté. Si nous les avions suivis au lieu de les briser, nous n'aurions pas perdu les vingt ans qui nous ont manqué.» Le retard pris n'était pas seulement politique. Il était aussi économique et technologique: «Les réformateurs tchèques, explique Kiva Maïdanik, le père du «rock journaliste», avaient été les premiers à comprendre que la classe ouvrière n'était plus le moteur de l'histoire, que c'était, désormais, les intellectuels qui comptaient. Nous n'avons pas voulu les entendre et c'est à l'Ouest que la révolution informatique s'est fait.»

Anatoli Tcherniaev: «Dix ans plus tard, en 1978, quand Gorbatchev est arrivé au Comité central, il a bien vu que, décidément, rien ne marchait. Il ne pensait pas à casser le système – ça lui est venu plus tard –, mais il avait de grandes ambitions, voulait initier le changement. Il s'est constitué une équipe à lui, avec les économistes réformateurs, les révisionnistes du Département international et de l'Imemo: les gens de Prague. C'est là que se sont élaborées les idées de la perestroïka: le désarmement, le marché…»

Le marché? En 1978? Déjà? Si tôt? «Bien sûr, évidemment, surtout le marché, rétorque-t-il agacé. Si vous voulez sortir du Gosplan, dit-il, où aller d'autre?» Logique, en effet… Parfaitement logique mais, à la fin des fins, qu'avait-on en tête, dans les années 70, lorsqu'on était à la fois «révisionniste» et membre de l'appareil supérieur? Réponse, d'un trait: «Nous étions opposés au monopole du parti sur toutes les activités du pays, au système de la nomemklature. Nous considérions que les responsables devaient être nommés en fonction de leurs capacités et non pas de leur formation idéologique. Nous rejetions la notion de «dictature du prolétariat». Nous voulions la liberté. Nous étions, en langage moderne, pour le respect des droits de l'homme mais ce n'était pas notre vocabulaire de l'époque.»

«Nous espérions, poursuit-il, que le régime changerait et, même après l'éviction de Khrouchtchev, nous en gardions l'espoir car nous pouvions nous faire entendre de Brejnev. On le disait «néostalinien. Il était stalinien tout court, l'esprit étroit, sans culture mais ça ne l'empêchait pas de savoir que l'URSS était en retard sur l'Occident et qu'il avait besoin de nous». Arrêt sur un mot.

«Nous», sous le communisme, s'opposait à «eux». «Eux», c'était le système et «nous», les individus, quels qu'ils soient, si haut placés soient-ils. En l'occurrence, «nous» a pourtant un sens particulier: «nous», les soixante-huitards, les chestideciatniki en russe, les hommes qui montaient dans les années 60, qui ont aujourd'hui la soixantaine, qui ont abattu le communisme de l'intérieur («depuis le donjon», dit André Gratchev) et qui ne sont maintenant plus rien – morts sous les décombres comme les hommes du Printemps.

«En 1968, au Département international, raconte Anatoli Tcherniaev, nous recevions toutes les dépêches, celles des Affaires étrangères, du KGB, des partis frères. Tout ce qui se faisait là-bas, c'était nos idées et c'est contre elles que l'intervention a été organisée. Ce jour-là, j'ai tout voulu laisser tomber car, à terme, c'était encore pire pour l'URSS que pour la Tchécoslovaquie. Je suis allé demander du travail dans un dépôt d'autobus. Le chef m'a regardé: «Tu n'es plus tout jeune. Qu'est-ce que tu as fait jusqu'ici?» Je lui ai répondu que j'avais enseigné, que j'étais au Comité central… Les yeux lui sont sortis de la tête. Il s'est mis à crier: «Va-t-en! Mais va-t-en!» Il mime la scène, la revit, sourit tristement. Et alors? Vous avez cherché ailleurs?

«Non, répond-il: je ne l'ai pas fait car il aurait été suicidaire de quitter le parti et qu'on ne m'y poussait pas. Ils savaient très bien ce que je pensais (nous ne le cachions pas) mais le numéro 2 du Département m'a fait valoir qu'en restant au Comité central je resterais au contact du monde, que c'était l'endroit où je pouvais tout lire, que j'y étais libre et que je pouvais y peser – que c'était, aussi, ajoute-t-il, matériellement intéressant»

Etrange destin, essentiel et misérable, inextricable mélange de soumission et de volonté. «Parce que vous regrettez que nous soyons là?», m'avait sèchement rétorqué André Gratchev alors que je lui demandais, en 1989, pourquoi il était resté vingt ans du côté des salauds. J'avais mis le doigt dans une plaie. Il était blessé mais je n'avais rien à lui répondre car, aux lendemains de l'écrasement du Printemps, les soixante-huitards ont effectivement pesé.

Ils ont clos le siècle en douceur et fait l'histoire. C'est eux qui ont poursuivi la politique de détente puis mené à bien les Accords d'Helsinki, ceux qui ont tant servi la dissidence en introduisant les droits de l'homme dans un traité Est-Ouest. C'est grâce aux soixante-huitards que les écrous se sont desserrés, qu'une petite brise a soufþé, et quand Gorbatchev est arrivé, ultime carte d'un système moribond, ils étaient là. La tempête qu'ils ont levée les a emportés mais, jamais, ni eux ni Gorbatchev ne voulurent faire marcher les chars… contre eux-mêmes. La Prague connexion avait Prague au cœur.

*Directeur de la rédaction du «Nouvel Observateur», correspondant à Moscou du journal «Le Monde »pendant la perestroïka, chroniqueur hebdomadaire du «Temps».

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