Chères lectrices, chers lecteurs. Vous aimez Le Temps et nous vous en remercions. Il est cependant singulier de constater que vous mettez autant d’énergie à lui déclarer votre flamme qu’à détester avec une certaine pugnacité le T, son supplément publié 20 samedis par an. Ceux qui l’aiment (si si, il y en a) l’expriment de vive voix. Ceux qui le haïssent l’écrivent, il est vrai en signant de leur nom le feu roulant de leur mécontentement. Sans vouloir renvoyer systématiquement la balle à chaque critique, je tenais quand même, en tant que rédacteur en chef du T, le magazine du Temps, à apporter quelques précisions.

S’adapter pour survivre

Ce magazine que vous vouez aux pires gémonies – trop bobo, trop chic, trop superficiel, trop publicitaire – vous l’accusez notamment de contribuer à lui seul à aggraver la situation climatique. Vous reprochez ainsi à ses journalistes de faire la promotion des maisons de luxe qui ne militent ni pour l’écologie ni pour la durabilité. Ces dernières, comme n’importe quelles entreprises du XXIe siècle, ont dû adapter leurs procédés de fabrication pour mieux contrôler leur impact sur l’environnement. Elles n’ont pas le choix. Il en va de leur survie auprès d’un public qui n’achète plus rien les yeux fermés. Je fais le pari que cet argument du luxe, vous ne l’avanceriez sans doute pas si nous écrivions sur les produits de ces enseignes qui vendent les vêtements à prix bas que tout le monde porte et que l’on jette une fois la saison passée. Et dont le bilan carbone, vu le volume de production de ces industries, reste sans commune mesure avec celui de marques certes plus chères mais qui fabriquent moins et de meilleure qualité.

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La rédaction du T se fait également fort d’informer ses lecteurs sur ces questions qui chaque jour les interpellent. L’année dernière, vous avez ainsi pu lire l’interview de Kevin Germanier, jeune styliste valaisan qui fait une impressionnante carrière à Londres en créant des lignes de vêtements à partir d’anciens habits. Vous avez pu apprendre par quels moyens le design cherche dans la biologie des pistes pour développer des matériaux à partir d’entités bactériennes. Ou encore constater que la conscience écologique agite les artistes depuis la fin des années 1960, soit cinquante ans avant qu’elle ne devienne un argument commercial et politique.

«L’ennemi du peuple lecteur mais le meilleur ami de l’éditeur»

Dans le même ordre d’idées, vous reprochez au T d’être imprimé sur ce papier glacé qui finit à la récupération pour rien (c’est bien, vous triez). Seulement voilà, personne n’a encore rien trouvé de mieux que le papier pour rendre la lecture plus agréable et pour mettre en scène les histoires que nous racontons, en texte et en images. A l’heure où la lecture des journaux se fait surtout sur écrans, certains nous prient de passer au 100% numérique. Sauf que nos annonceurs adorent aussi voir leurs publicités imprimées sur du papier. Ah, l’annonceur, l’ennemi du peuple lecteur mais le meilleur ami de l’éditeur…

Ces fameuses pages, qui ne font rêver que les riches et vous hérissent le nerf optique, servent aussi à gagner de l’argent. Lequel argent fait en sorte que, dans la situation instable qui agite la presse romande, Le Temps se porte plutôt bien. Car ma foi, oui, si vous pouvez continuer à lire votre quotidien, c’est un peu grâce à son magazine. Vous rêvez d’un journal qui vivrait uniquement de ses lecteurs? C’est tout à fait possible: il suffirait alors de fixer son prix, disons dans les 10 francs. Et là, chères lectrices, chers lecteurs, je ne suis pas sûr que vous nous aimiez suffisamment pour continuer à soutenir le journalisme de qualité.

Désolé d’apprendre à ceux que la simple vue du T donne «des maux de ventre», comme nous l’a gentiment écrit un lecteur, mais vous allez encore devoir supporter le vilain petit canard. Mais avouez-le, il y a pire dans le monde, non?


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