Digitale attitude

Tabac, sucre et réseaux sociaux, même combat?

OPINION. Vingt ans plus tard, les médias sociaux connaissent à leur tour un «moment Philip Morris», ce syndrome d’addiction autrefois nié par l’industrie du tabac. A cette différence près: Facebook et consorts ne démentent pas

Alors que les géants du Web ont témoigné devant le Sénat américain pour clarifier l’ampleur de la désinformation russe sur leurs plateformes, dans la Silicon Valley, des voix se sont élevées pour dénoncer non pas la politique, mais les pratiques des réseaux sociaux qui, délibérément, rendent les usagers accros à leurs services.

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Smartphones comparés à des machines à sous

Parmi elles: Justin Rosenstein, créateur du bouton «like»; Sean Parker, cofondateur de Facebook; et Tristan Harris, anciennement ingénieur chez Google. Tous trois déplorent tour à tour la montée de «l’économie de l’attention», attisée par les revenus publicitaires, l’application de techniques sciemment conçues pour accaparer le temps des internautes et exploiter la vulnérabilité de la psychologie humaine. Ils comparent encore nos smartphones à des machines à sous, qui activent dans nos cerveaux une zone liée au plaisir.

Le journaliste Laurence Dodds, du Daily Telegraph, fait un parallèle intéressant avec l’industrie du tabac: «En 1999, le Département américain de la justice a intenté un procès contre les fabricants de cigarettes, les accusant d’une conspiration systématique pour cacher la vérité sur les effets du tabagisme et de vendre délibérément des drogues addictives et dangereuses»:

Méthodes enseignées à Stanford

«Maintenant, vingt ans plus tard, les réseaux sociaux connaissent à leur tour un moment Philip Morris.» Mais à une grande différence près, les «technologies persuasives» qu’ils utilisent n’ont été ni dissimulées ni démenties. L’enseignement de ces méthodes fait même l’objet d’un cours à Stanford, et plusieurs livres sur le sujet sont en vente sur Amazon, dont le best-seller de Nir Eyal, Hooked, How to Build Habit-Forming Products (Ed. Goodreads).

Lien avec les pratiques de l’industrie alimentaire

Mais le parallèle fait par Sherry Turkle, auteur et professeur en psychologie au Massachusetts Institute of Technology (MIT), est peut-être plus à propos. Pour elle, les techniques adoptées par ces entreprises rappellent celles de l’industrie alimentaire qui, en surchargeant les aliments de sucres et de graisses, donne envie de manger davantage, déclenchant du même coup une épidémie d’obésité.

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Si les créateurs de ces technologies tirent la sonnette d’alarme aujourd’hui, c’est parce que notre dépendance aux écrans est préoccupante. Pour Sean Parker, c’est «notre relation avec la société et les uns avec les autres» qui «est en train de changer».


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