Depuis plusieurs mois, le marché du livre romand bruisse d’un brouhaha médiatique sans précédent. Le chapelet des contre-vérités assénées à cette occasion nous fait réagir. Il nous paraît intéressant que Dargaudsuisse apporte également sa voix, fût-t-elle modeste au regard de notre place sur le marché, fusse-t-elle dissonante à l’écoute des arguments les plus couramment échangés.

La contre-vérité la plus caricaturale est celle qui laisse à penser que les diffuseurs-distributeurs se sont organisés en cartels en Suisse. Que les gros intervenants du secteur, diffuseurs, distributeurs et chaînes de librairies – qui pour certains (et c’est un comble!) ont le même actionnaire – doivent s’organiser pour promouvoir auprès de leurs gestionnaires une répartition plus juste, et sans doute plus saine, de la valeur ajoutée de chaque intermédiaire, est une réalité.

Dargaudsuisse a été le précurseur d’une pratique de tabelle «douce», limitée à un pourcentage compris entre 20 et 25%. Nous avons tous les 6 mois depuis que le cours de l’euro par rapport au franc suisse a commencé à déciller, baissé de façon constante nos prix publics conseillés. Ainsi ces derniers auront diminué de 20% sur un an. Nous sommes heureux de constater, après avoir prêché en solitaire sur cette pratique et consenti cet effort sur nos marges, que le respect des équilibres économiques raisonnables rejoint aujourd’hui un consensus de place.

Plus qu’une contre-vérité il s’agit, et c’est plus grave, d’un contresens absolu. Il faut donc rappeler à ce stade les fondamentaux qui définissent notre métier de diffuseur-distributeur. Notre rôle, tel que nous le concevons chez Dargaudsuisse au quotidien depuis plus de 30 ans, se résume de façon simple. Nous devons protéger et développer le rayonnement des auteurs et des éditeurs sur le marché et ceci de façon pérenne.

Les implications de ce principe sont triples; il faut garantir au marché une disponibilité exhaustive et immédiate de toutes les références inscrites au catalogue des éditeurs, ceci quels que soient les chiffres de vente, d’écoulement et de rotation (comme disent les gestionnaires).

Il faut également garantir à l’ensemble des libraires, quelles que soient leur taille et leur localisation, une proximité et une constante réactivité de services. Ces derniers impliquent d’avoir su développer une expérience importante dans la capacité à livrer rapidement, à proposer des solutions d’acheminement simples et peu coûteuses, à accepter de prendre le risque sur lessurs et les crédits accordés aux commerçants, le tout dans un savant mélange de souplesse, de compréhension, mais aussi de responsabilités partagées.

Enfin, nous devons permettre aux libraires, là aussi quelle que soit leur taille, de rendre «accessibles» et «intelligibles» les ouvrages proposés. Les rendre «accessibles» oblige à raisonner au-delà d’une vision de profit à court terme et à pratiquer une tabelle «douce», juste contrepartie destinée à couvrir le coût des services cités précédemment. Rendre «intelligibles» les ouvrages implique de mettre à disposition des libraires les outils commerciaux nécessaires à la meilleure diffusion possible des œuvres, à organiser l’accueil des auteurs, l’animation des Salons régionaux et des séances de dédicaces… En un mot, inviter la création «in vivo» sur le marché suisse.

Mais, fondamentalement, le vrai sujet n’est de toute évidence pas là. En mars 2012, le peuple suisse va se prononcer sur l’adoption ou non d’une loi sur le prix unique du livre. Au lieu de nous perdre dans des débats stériles et de toute façon incompréhensibles pour le grand public, les acteurs de la chaîne du livre devraient dépenser leurs énergies et leurs talents à la seule promotion de cette idée. Dans tous les pays où elle a été mise en place, elle s’est traduite par une offre riche, complète et diversifiée, par le maintien d’un tissu de libraires dense et solide et par une promesse tenue au lecteur quant à l’accès aux œuvres à des prix économiquement modérés et stables.

Pour citer Sénèque: «Le plus grand obstacle à la vie est l’attente, qui espère demain et néglige aujourd’hui.» Notre espoir pour demain se bâtit autour de la loi sur le prix unique (de notre point de vue, même si les chances sont minces, elles valent le coup d’être tentées). Dargaudsuisse, loin de négliger aujourd’hui n’a pas attendu pour mettre en place la tabelle «douce», ce qui nous semble être le seul scénario alternatif.

Au-delà des guerres de territoires auxquelles se livrent actuellement de gros acteurs du marché, nous sommes en réalité en train d’exprimer notre volonté ou non de continuer à pouvoir proposer au lecteur suisse, dans une relation de proximité de services, l’accès à l’infinie diversité et richesse de la création littéraire. Notre responsabilité est d’en défendre les principes et les valeurs intrinsèques en pensant fondamentalement que le rôle du libraire est de transmettre ses passions et ses coups de cœur en toute sérénité, et en toute indépendance.

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