La cuisine des prix est peu ragoûtante. Les confidences de deux «marmitons» viennent jeter une lumière crue sur des procédés souvent dénoncés mais jamais avec cette clarté. Du coup, un vent de moralisme souffle sur la vie littéraire française. Il est si peu question de littérature, justement, dans le Journal de Madeleine Chapsal et dans celui (posthume) de Jacques Brenner, les magouilles y sont étalées avec tant de minutie qu'on en oublie la matière première à l'origine ces ragots, les livres.

Maintenant que les jeux sont faits, il est grand temps de prendre du champ, de relativiser ces «révélations» et de revenir à la source. Tous les jurys du monde sont plus ou moins sous influence. Et on voit couronner chaque année toutes sortes d'œuvres médiocres ou insignifiantes.

Les remugles de cette «cuisine» détournent d'une réalité simple: dans la surproduction éditoriale actuelle, le public a besoin de repères. Les prix servent aussi à cela. Et ceux de cette année sont honorables. L'automne 2006 a apporté un lot réjouissant de bons livres. L'un d'entre eux a dominé (ou parasité, selon les avis) la rentrée. Fallait-il voler au secours du succès des Bienveillantes en lui accordant le surplus de visibilité d'un grand prix? Ce livre est tellement étranger au supposé «goût français» tant par son ambition que par son ampleur, il déborde si largement le cadre habituel, son auteur est si étranger au milieu littéraire parisien, sa discrétion si exotique que le Goncourt devait saluer le phénomène.

Le public avait déjà reconnu dans ce livre une force singulière. Le bouche-à-oreille a fait son travail. On peut se demander pourquoi le récit romanesque de la mise en œuvre de la «solution finale» par un de ses artisans les plus scrupuleux devient un best-seller. Ce succès est troublant.

En mettant en scène un bourreau, Jonathan Littell voulait montrer à l'œuvre la banalité du mal. La figure de son SS, névrosé, pervers, fin et cultivé, lisant Blanchot, est «trop», tout sauf banale, peu crédible, lui reprochent certains historiens. C'est une critique recevable. On peut aussi regretter la forme classique, l'effet de saturation, l'accumulation d'informations. En dépit de tout cela, ce roman monstre exerce un réel pouvoir. Il est difficile de le lâcher, si pénible soit parfois la traversée de ces 900 pages puissantes.

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