Opinion

Le tableau noir du «féminisme blanc»

OPINION. Dans un récent livre, «Un Féminisme décolonial», Françoise Vergès dénonce l’héritage colonial dans le féminisme français. L’écrivaine Martine Storti critique les manipulations intellectuelles de cette démarche

D’abord se dire: à quoi bon? A quoi bon répondre, critiquer, souligner les omissions volontaires, les caricatures que peut contenir un livre? Cette question à propos de celui de Françoise Vergès, Un Féminisme décolonial, paru ce printemps. Et puis quand même s’y atteler parce qu’il n’est pas possible de laisser sans commentaires les énormités égrenées au fil des pages. La lecture de cet ouvrage m’a plongée dans un mélange de stupéfaction, de colère, de tristesse. De tristesse surtout. Il est triste en effet qu’une lutte nécessaire, celle qui consiste à combattre en même temps plusieurs formes de domination, d’exclusion, d’inégalités, d’oppression – rapports sociaux de sexe, de race, de classe –, passe par tant de manipulations intellectuelles.

Le «féminisme décolonial» tel qu’il est présenté dans le livre de Françoise Vergès vise moins à tracer des chemins d’émancipation qu’à instruire un procès, celui du «féminisme blanc, bourgeois, civilisationnel». Ce procès n’est pas nouveau et les chefs d’accusation sont connus: le «féminisme blanc» est non seulement complice mais acteur de l’impérialisme, du «capitalisme racial», du néolibéralisme, du «racisme structurel», de la xénophobie, de l’islamophobie, du néocolonialisme, il est aveugle à la «colonialité», «fer de lance de la mission civilisatrice blanche et bourgeoise», indifférent aux «racisé.es» dans le meilleur des cas, agent de leur oppression le plus souvent.

Reprenant à son compte ces chefs d’accusation, Françoise Vergès les articule à une histoire française, au prix de pas mal d’anachronismes et de procès rétrospectifs, d’omissions volontaires, d’amalgames.

Anachronismes et procès rétrospectifs

Anachronismes et procès rétrospectifs: les féministes des Lumières, entendez celles de la Révolution française, par exemple Olympe de Gouges, n’ont pas assez dénoncé l’esclavage, elles en sont donc complices. Involontaires? Non. Volontaires puisqu’elles ne soutiennent pas les révoltes des esclaves. Pire encore: les femmes blanches, sans avoir des droits civiques, par exemple le droit de vote, avaient quand même le droit de posséder des esclaves. Voilà pour le fait, incontestable. Place au sophisme: puisque les femmes blanches avaient ce droit, la lutte pour «les droits des femmes» est aveugle à l’esclavage et au «privilège blanc»!

Passons les siècles pour en venir aux décennies récentes et d’abord à la seconde partie du XXIe, avec en particulier, le Mouvement de libération des femmes des années 70.

Pas mal, le MLF, mais quand même deux défauts majeurs, du moins selon Françoise Vergès: «Rares ont été les féministes résolument antiracistes et anticolonialistes» tandis que toutes ou presque, auraient fait leur «la fiction selon laquelle le colonialisme a pris fin en 1962», et du même coup auraient été aveugles aux multiples formes de néocolonialisme, indifférentes à l’oppression des «femmes du Sud».

Françoise Vergès apporte-t-elle des preuves de ce jugement? Des exemples? Nullement. Juste de vagues affirmations. Et par-dessus le marché une série d’omissions volontaires: gommé l’enracinement du militantisme d’extrême gauche dont seront issues les filles du MLF dans le soutien à l’indépendance de l’Algérie, pour celles qui en avaient l’âge, et surtout, pour la plupart, plus jeunes, le soutien, pour reprendre les termes de l’époque, à la lutte du peuple vietnamien contre l’impérialisme américain.

Quelles «féministes blanches»?

Omise la solidarité avec la coordination des femmes noires, avec les Chiliennes après le coup d’Etat de Pinochet, les Espagnoles emprisonnées sous Franco, avec les femmes du Mozambique au sortir de l’indépendance, avec des Boliviennes en lutte contre la dictature militaire, avec des Libanaises durant l’interminable guerre du Liban, avec les Palestiniennes, avec les Vietnamiennes etc. etc. Rien de tout cela n’est cité par Françoise Vergès parce que ne correspondant pas à ses a priori idéologiques, son schéma et sa réécriture de l’histoire.

Le tableau des années suivantes n’est plus dessiné par omissions mais par caricatures et amalgames. Les droits des femmes? Récupérés par le néolibéralisme, donc à bannir. Les préconisations onusiennes en faveur de ces droits? Forcément de l’impérialisme. Les actions des ONG pour contribuer à leur mise en œuvre? Forcément du néocolonialisme.

Alors oui le racisme demeure, oui les inégalités persistent, oui l’exploitation continue, oui les femmes et les hommes dits «du Sud» ou «des Suds» font partie des plus exploités, opprimés, écrasés dans le monde tel qu’il va. Mais imputer cette situation au «féminisme blanc» est assez culotté.

Je partage cependant la dénonciation faite par Françoise Vergès de certaines récupérations et instrumentalisations du féminisme, d’autant que je l’énonce depuis plusieurs années à travers entretiens, tribunes et livres. Il y a en effet un féminisme opportuniste qui ne s’affiche comme tel que contre les musulmans en général et pas seulement les islamistes. Mais toutes les «féministes blanches» sont-elles sur cette position? Non. Sont-elles toutes dupes de l’affichage féministe d’une Marine Le Pen, par exemple? Non.

Ces épouvantables valeurs européennes!

Certaines en effet ont accepté tout cela et, bien que minoritaires, elles en ont recueilli une visibilité médiatique non négligeable. Mais il n’est pas admissible de prendre la partie pour le tout, de mettre tout le monde dans le même panier. Il est certes commode de faire silence sur les différences puisque l’objectif est de catégoriser le «féminisme blanc», de l’homogénéiser sous la forme du ralliement au «capitalisme racial», à la «mission civilisationnelle». Mais la commodité ne vaut pas vérité.

L’homogénéisation ne s’arrête pas aux «blanches». Des «racisées» aussi, où qu’elles se trouvent, il faut parler comme d’un bloc homogène. «Il faut écouter les femmes du Sud», recommande à juste titre Françoise Vergès. Eh bien elles ne sont pas toutes alignées sur une position unique. Certaines partagent le point de vue décolonial, d’autres pas, qui refusent une conception essentialiste et différentialiste, ce qui ne signifie pas qu’elles rallient l’Occident, les Blanches, l’impérialisme, etc. Ou qu’elles trahissent leurs ancêtres.

Mais dans le monde décrit par Françoise Vergès, aucune «racisée» ne peut lutter contre les mariages forcés, les mutilations sexuelles, les violences contre les femmes, le voile, la burqa, les inégalités, le sexisme si elles n’affirment pas en même temps et même je devrais dire d’abord qu’elles sont farouchement opposées au capitalisme, au colonialisme, aux épouvantables valeurs européennes!

Il est intéressant aussi de noter que les exemples donnés par Vergès de luttes féministes du Sud sont principalement d’Amérique latine, il est fort peu question des féministes algériennes, tunisiennes, iraniennes, afghanes, ou celles de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Est-ce parce que les évoquer serait prendre un trop grand risque, car alors Françoise Vergès devrait dire ce qu’elle pense des multiples interdits ou obligations qui pèsent sur ces femmes, qu’il est quand même difficile d’imputer seulement au «capitalisme racial» ou au «féminisme blanc-bourgeois».

Une formidable régression

Ce livre nous présente une vision binaire, manichéenne, il n’y a que deux camps, le camp du «féminisme décolonial» et le camp du «féminisme civilisationnel», d’un côté le bien, de l’autre le mal. Dans cette conception, un désaccord n’est pas seulement un désaccord, il est une complicité avec le mal.

Françoise Vergès a raison de refuser une conception qui divise le monde «entre cultures ouvertes à l’égalité des femmes et cultures hostiles à l’égalité des femmes». Une telle conception en effet, qui rabat l’oppression et l’émancipation sur une culture, ou une identité nationale oublie que les conquêtes, encore inachevées, faites par des femmes de nombreux pays, en particulier occidentaux, l’ont été, au fil des décennies, contre des traditions, des préjugés, des religions, des enfermements, des cultures, dans un affrontement avec les églises, les partis politiques, les pères, les frères, les camarades…

Les «racisées» n’auraient-elles pas ce droit? Pour elles, mettre en cause religion, traditions, préjugés, famille, se battre pour le droit à la subjectivité, à la singularité, à l’individualité, ne serait qu’adhésion à «l’interprétation occidentale du droit des femmes»?

Au nom de l‘antiracisme et de la «multidimensionnalité» se déploie une formidable régression qui reconduit l’émancipation des femmes à ce qu’elle a été pendant des siècles dans le camp des révolutionnaires, des communistes, des multiples obédiences marxistes-léninistes: un combat secondaire, subalterne. Mais c’est aussi au nom de ce qui est présenté comme le bon féminisme que les «racisées» sont sommées de se détourner d’une émancipation jugée occidentale, blanche. Or si les voies de l’émancipation sont en effet nombreuses, multiples, diverses, l’émancipation, comme droit à l’autonomie, est une.


Une version complète de ce texte est disponible sur le blog de l'auteure.

Martine Storti a récemment publié Sortir du manichéisme, des roses et du chocolat, Ed. Michel de Maule.


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