Le président de la Commission européenne, Romano Prodi, modère l'affolement des organisations juives devant les manifestations fréquentes d'antisémitisme. Oui, dit-il, ce mal existe et il faut le combattre. Mais il n'est pas «ce cancer de la vieille Europe» que décrit le président du Congrès juif européen, Cobi Benatoff. Organisateur du séminaire de Bruxelles, Prodi fixe des limites dans lesquelles une discussion raisonnable peut avoir lieu. Il redit l'appartenance totale et entière des juifs à l'Europe, il reconnaît leur tragédie et la responsabilité des Européens qui l'ont provoquée, mais il leur demande aussi de prendre à leur tour leurs responsabilités pour que la paix s'instaure au Proche-Orient et que la violence de là-bas ne s'exporte pas ici.

L'échange a lieu, le dialogue s'engage. On se parle. Mais est-ce que l'on comprend pour autant ce qui se passe? Pourquoi un adolescent échauffé choisit d'aller porter sa rage contre une synagogue? Pourquoi des groupements juifs en déduisent que la Nuit de cristal a commencé? Pourquoi un humoriste qui se croit humaniste se suicide socialement par des propos antisémites à couper le souffle sans même se rendre compte qu'il commet un crime?

On se réjouissait après la chute du mur de Berlin, qui marquait la fin de l'ordre figé de l'après-guerre, que «les tabous commencent à tomber». Les tabous, c'était ce qui tenait ensemble les populations de l'Europe: la haine de la guerre fasciste et la glorification de la résistance, la culture de la paix, sociale, civique et internationale, l'identification du mal sous les traits du nazisme, du stalinisme, de la tyrannie, et ainsi de suite.

Eh oui, les tabous tombent, mais avec eux les repères pour la pensée et la conduite. Tout le monde peut dire et faire n'importe quoi. Le «politiquement correct» est incorrect. L'après-après-guerre a commencé, ce sera peut-être une époque barbare.

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