C’est à un des tontons flingueurs le plus efficaces du Tages-Anzeiger– on parle ici de Jean-Martin Büttner, réputé pour ses exécutions au lacet stambouliote – que notre confrère suisse alémanique a confié la recension d’un des films les plus attendus de Locarno: le portrait de Jean Ziegler par son ancien élève Nicolas Wadimoff.

A lire le résultat on n’est pas déçu: «C’est plein de respect que Nicolas Wadimoff fait le portrait de son ancien professeur, Jean Ziegler. Toutefois le documentaire y regarde de plus près – et rend clairement les contradictions du vieux révolutionnaire». Une accroche qui nous vaut donc comme titre: «Jean Ziegler se démonte lui-même.»

Une déconstruction en règle

C’est en déconstruisant avec attention et délectation le film de Wadimoff que Jean-Martin Büttner parvient à cette conclusion. Il montre comment le documentariste s’est décidé pour un traitement amène («eine milde Rezeption») de son sujet. Amène, oui, mais pas dupe. Du moins c’est ce que Nicolas Wadimoff s’est souhaité: ne pas être dupe. Ce qui donne dans les nœuds coulants du lacet büttnérien: Nicolas Wadimoff «a déclaré clairement avant le travail de tournage qu’il voulait garder de la distance avec Jean Ziegler. Ou bien Ziegler n’a pas entendu cela, ou bien Wadimoff l’a oublié, car une part conséquente du film débite en plein écran l’ego du protagoniste.»

Lire aussi: «Hasta siempre Commandante Jean Ziegler»

Des contradictions mises en évidence

Ce qui va sauver Nicolas Wadimoff aux yeux de Jean-Martin Büttner, ce n’est donc pas sa patience confite devant les débordements égotistes de Jean Ziegler, mais son regard de cinéaste qui finira par montrer et donc débusquer – comme malgré lui – les contradictions insurmontables du révolutionnaire de papier.

Et là, le nœud de Jean-Martin Büttner se resserre brutalement sur le cou du vieux donneur de leçons qui ne sait, devant la réalité de Cuba, par exemple, que mouliner des considérations complètement déconnectées du quotidien réel. Et de les mouliner toujours plus fort et de manière toujours plus tonitruante. En reléguant les effets négatifs de la révolution cubaine au rang de dégâts collatéraux sur le chemin de l’utopie.

«En de pareils instants, le charme de la star académique suisse se flétrit», constate Büttner. Il poursuit son exécution au lacet en rappelant ce que Wolf Biermann, l’auteur-compositeur-interprète de l’ex-Allemagne de l’Est disait de ces Occidentaux qui donnaient des leçons de révolution prolétarienne, bien calés dans le confort capitaliste, à ceux qui la subissaient, cette révolution, de l’autre côté du rideau: «Tu ne dois pas traverser les flammes bien calé sur le cul d’un autre.» «Ce n’est pas Jean Ziegler qui vous donnera une telle citation», conclut Jean-Martin Büttner.

Bref, si Jean Ziegler se démonte lui-même, Jean-Martin Büttner démonte, lui, sans aucune pitié, mais avec un humour et des effets de montage d’une parfaite mais si juste cruauté, le mythe de l’utopiste optimiste.

Une critique poids plume à la «NZZ»

Pour compléter le tableau, on pourra chercher du côté d’une dépendance bien cachée de la NZZ, le site online frame (alimenté par la NZZ am Sonntag), pour lire la critique poids plume de Christian Jungen qui ricane platement sur l’aveuglement de l’intellectuel charismatique et regrette surtout de voir la compagne de Jean Ziegler reléguée au rôle d’utilité dans le documentaire.

C’est peu, oui, mais à côté du Tages-Anzeiger, que pouvait-on faire?

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.