Affaires intérieures

La taille des nations

Un président à 2,5 milliards de dollars est-il plus valable qu’un président à 1 million d’euros? Américains et européens ne sont pas d’accord sur le sujet

Les électeurs américains ont choisi leur président. Et comme s’il présidait la planète, chacun, ce matin, éprouve un sentiment: soulagement ou déception. Aucun pays ne déclenche pareille émotion politique chez les autres. Un continent affectif non représenté sur les atlas, qu’on appelait au siècle dernier «occidental», vibre aux humeurs électorales de l’Ohio ou de l’Iowa. La Maison-Blanche est «sa» Maison-Blanche. La personnalité politique de son occupant lui importe, et la conversation médiatique qui accompagne son élection égale en volume celle d’une succession papale.

Pourtant, en ce moment, le continent occidental est victime d’un Röstigraben: il n’y a plus que 8% d’Européens pour comprendre que les Américains puissent voir en Mitt Romney une figure de président; 75% sont pour Barack Obama, ce qui convainc 50% des Américains qu’il est un dangereux socialiste et que l’Europe est en perdition. Deux milliards et demi de dollars ont été dépensés pour le poste de président, et trois milliards et demi pour les postes parlementaires, afin que puisse être tranché le dilemme américain: diriger le monde, diriger le continent occidental, ou simplement diriger les Etats-Unis avec les moyens du bord (la solution préférée des Européens).

Sœur Pommier a compté: les six milliards de dollars de la campagne électorale de 2012, c’est le budget annuel de l’ensemble des familles américaines pour les pommes de terre chips. Une quantité énorme d’équivalents kilocalories investies pour savoir si c’est dans la gauche partageuse et modeste ou dans la droite triomphante et brutale que se trouve le destin américain. Sœur Pommier s’en indigne mais elle est ignorante en matière de dépenses symboliques. Ne gaspillant ni son temps, ni son argent, elle a de la peine à comprendre que des électeurs occupent leur cerveau à malaxer, pendant des mois, des slogans publicitaires de campagne achetés à des manipulateurs de sens et distribués à coup de milliards dans les réseaux médiatiques. En Europe, dit-elle, on produit un président ou un député pour bien moins que ça, et ils sont tout aussi valables.

Elle touche le point sensible: un président à 1 million d’euros est-il aussi valable qu’un président à 2,5 milliards de dollars? N’importe quel Européen dirait oui, spontanément. Nous sommes un agglomérat d’Etats petits et moyens qui ont l’habitude de petits et moyens budgets. L’existence de l’Union européenne n’a pas changé cette dimension. Sœur Pommier continue à penser à notre taille.

Cette taille, en Europe, résulte souvent d’un rétrécissement: perte de colonies ou de sujets d’empires. Elle porte la mémoire meurtrie de deux tentatives catastrophiques d’agrandissement au XXe siècle. Elle est comme la mesure d’un retour à la sagesse après les folies expansionnistes.

C’est de leur taille que les nations européennes regardent l’Amérique. Que le déploiement des cortèges de campagne des candidats à la présidence leur paraît outrancier. Que l’accumulation des preuves de la puissance de la fonction leur semble outrecuidante. Qu’elles exècrent toute perspective que cette puissance prétende à nouveau exercer. Qu’elles donnent leur suffrage virtuel à Barack Obama, le plus Européen, celui qui a la capacité, le courage diraient-elles, de penser plus petit.

Sœur Pommier me recommande d’adopter dès à présent le terme «états-unien» au lieu d’«américain». Il fait plus petit, dit-elle. J’hésite à cause de sa laideur, bien que le rétrécissement de l’Amérique me paraisse un vrai sujet de réflexion.

En Europe, on produit un président ou un député pour bien moins cher, et ils sont tout aussi valables

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