Affaires intérieures

La taille des nations (bis)

Les Suisses regardent, un peu envieux, le feuilleton sexuel mondial qui se déroule aux Etats-Unis. Le Genevois Joël Dicker l’a d’ailleurs dit dans son roman presque Goncourt: «L’Amérique est le paradis de la quéquette»

J’ai beau chercher, je ne trouve pas dans l’histoire de la Suisse un scandale sexuel de dimension mondiale, comme celui qui agite en ce moment les Etats-Unis d’Amérique. A la vérité, il n’y a pas ici de scandale sexuel, même de dimension nationale. En adviendrait-il un, avec un bon scénario, un casting parfait et une excellente opportunité politique, personne n’en saurait rien en Arizona, ni au Belize, à Aden ou à Macao. Il ne dépasserait pas les frontières de l’Europe. Peut-être la côte Est de l’Amérique du Nord le signalerait-elle en bref. C’est l’une des injustices du découpage du monde en grandes et petites nations, que j’ai déjà eu l’occasion de déplorer.

Obama est réélu, c’est mondial. Il va en Birmanie, c’est mondial. Il prononce une phrase sur la guerre à Gaza, c’est mondial. Le général David Petraeus envoie des mails personnalisés à sa biographe, c’est mondial. Sa biographe envoie des lettres vachardes à une rivale, c’est mondial. Seule la réaction de Mme Petraeus à ce tintouin mondial est locale. Elle ne parvient pas jusqu’à Genève, pourtant siège européen des Nations unies. Demande-t-elle le divorce? Souffre-t-elle stoïquement comme l’avait fait savoir mondialement Hillary Clinton, du temps de Monica Lewinsky?

Des commentateurs ont affirmé durant la campagne électorale qu’il était prématuré d’annoncer le déclin des Etats-Unis. Je suis d’accord avec eux. Si leur potentiel militaire n’est pas à la hauteur d’une victoire en Afghanistan et leur potentiel commercial dangereusement attaqué par les puissances émergentes, leur potentiel sexuel reste entier. Il est même démultiplié par le couvercle d’hypocrisie puritaine posé sur la culotte par des bondieusards politiquement intéressés. Sous tous ces drapeaux, le sexe, le grand sexe, qui tient en haleine la nation, ses alliés et ses ennemis, qui déboulonne un général, qui déstabilise un président. «L’opéra des opéras», comme disait Wag­ner à propos du Don Giovanni de Mozart.

Le Genevois Joël Dicker a une vue perçante de ces réalités. Dans son roman presque Goncourt, il fait tenir à son héros, le professeur de littérature Harry Quebert, des propos définitifs: «L’Amérique est le paradis de la quéquette, soutient-il devant ses trois cents étudiants. Et vous verrez, d’ici quelques années, on ne se souviendra plus que Monsieur Clinton a redressé l’économie… ou fait se serrer la main à Rabin et Arafat. Par contre, tout le monde se souviendra de l’affaire Lewinsky, car les pipes, Mesdames et Messieurs, restent gravées dans les mémoires… Qui, dans cette salle, aime ça aussi?»

Le jeune Marcus Goldman, l’autre personnage du presque Goncourt, lève la main et répond: «J’aime beaucoup les pipes, professeur… comme notre bon président.» – Par les garçons ou par les filles, s’enquiert le maître de littérature? – «Par les filles, professeur Quebert. Je suis un bon hétérosexuel et un bon Américain. Dieu bénisse notre président, le sexe et l’Amérique.»

Le doyen de la faculté, naturellement, s’étrangle: «Monsieur Goldman, reconnaissez-vous avoir utilisé les mots Dieu, bénir, sexe, hétérosexuel, homosexuel et Amérique dans la même phrase?» – «Nous, les Américains, aimons bénir, répond l’étudiant. C’est culturel. Chaque fois que nous sommes contents, nous bénissons.» (La vérité sur l’affaire Harry Quebert, pp. 89-90)

Nous, les Suisses, bien qu’envieux, nous bénissons les polars américains. C’est culturel: nous n’avons pas de généraux et à peine de président.

Les Suisses regardent, un peu envieux, le feuilleton sexuel mondial qui se déroule aux Etats-Unis

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