Nouvelles frontières

Taïwan, la première brèche

Taïwan ne vous dit sans doute pas grand-chose. Vous avez une excuse: l’histoire de cette île de 23 millions d’habitants est un peu compliquée, son statut assez incertain et ses habitants plutôt schizophréniques. Ils sont de plus en plus nombreux à se sentir Taïwanais (et non plus Chinois), indépendants et différents, mais ils n’osent pas faire le pas d’une rupture assumée. On les comprend. S’ils devaient le faire, Pékin, qui considère cet Etat comme une province «rebelle», menace d’envoyer l’artillerie.

En attendant, Taïwan, ou la République de Chine, son nom officiel, est toujours plus isolée. A peine une vingtaine d’Etats reconnaissent son existence, dont le Vatican – prêt à retourner sa veste au premier geste d’ouverture de Pékin – et quelques pays d’Amérique latine et d’Afrique ainsi que des îles aux noms mystérieux comme Saint-Christophe-et-Niévès, Tuvalu ou la République de Nauru.

A priori, son sort est réglé: la Chine «populaire» va avaler l’île par une lente intégration économique, en opérant une sorte d’OPA sur ses habitants le moment venu. Elle ne fait tout simplement pas le poids face à cette Chine cinquante-six fois plus peuplée. Du moins, il est tentant de le croire. Et c’est sans doute ce qui va se passer.

Mais il existe un autre scénario auquel les Taïwanais se raccrochent. L’île est un laboratoire de la démocratie du monde chinois. Elle est aux avant-postes, sur la ligne de front, et compte le rester, que ce soit dans la perspective d’une réunification avec le «continent», c’est-à-dire le territoire contrôlé par Pékin, ou non. Au vu de la contestation qui s’est fait jour à Hongkong, des troubles au Tibet et au Xinjiang, et de l’évolution de la société chinoise, il n’est pas complètement absurde d’imaginer que Taïwan puisse en effet un jour jouer ce rôle de modèle jusqu’à Pékin.

Hier, la République de Chine célébrait sa fête nationale. Pour l’occasion, le président Ma Ying-jeou a invité dans son palais ses homologues burkinabé, Blaise Compaoré, et du Paraguay, Horacio Cartes, la première dame du Panama, etc.; et un groupe de journalistes (dont le soussigné). Il a dit deux ou trois choses sur la Chine qui méritent d’être entendues dans les chancelleries européennes.

Premièrement: il y a 103 ans naissait la République de Chine, première république d’Asie fondée par le docteur Sun Yat-sen, dont le rêve était «un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple». Taïwan – qui est l’héritier de ce régime, Pékin s’étant converti au communisme en 1949 – est par ailleurs «la première société ethniquement chinoise à avoir expérimenté une transformation démocratique» avec une alternance pacifique du pouvoir.

Deuxièmement: au vu de l’enrichissement de la Chine, le temps est venu pour ses autorités d’assumer une transition vers une «démocratie constitutionnelle», de garantir un Etat de droit à ses citoyens. «Un tel désir n’a jamais été un monopole de l’Occident, mais c’est un droit pour l’humanité entière.»

Troisièmement: il y a trente ans, Deng Xiaoping libéralisait l’économie chinoise avec ce slogan: «Laissons certaines personnes s’enrichir en premier.» Pourquoi ne laisserait-on pas aujourd’hui «certaines personnes se démocratiser en premier» à Hongkong?

Qui aura entendu Ma Ying-jeou hors de son île? Que pèsent ces mots face à l’extraordinaire capacité de mobilisation de Pékin pour convaincre les Chinois qu’ils sont racialement et culturellement incompatibles avec l’idée «occidentale» de la démocratie?

La veille de ce discours, de retour à l’hôtel, j’ai croisé dans l’ascenseur un Chinois du «continent». Un homme d’affaires venu du Zhejiang. Je lui ai demandé ce qu’il pensait de Taïwan. «C’est bien mieux que la Chine continentale», a-t-il répondu. Je n’ai pas eu le temps de lui demander pourquoi. Mais un employé de l’hôtel m’a expliqué que les clients chinois ont pour habitude de rentrer à 21 heures pour s’enfermer dans leur chambre. La raison? Ils allument la télévision pour suivre les débats politiques – très animés – qui débutent à cette heure. Chaque jour, 3000 nouveaux visiteurs chinois arrivent à Taïwan. C’est peu. Mais c’est une première brèche.

Taïwan, c’est bien mieux que la Chine continentale. On peut y suivre des débats politiques à la TV