Taïwan existe-t-il? Qui sont les Taïwanais et en quoi se distingueraient-ils des autres Chinois? En affirmant, il y a deux semaines, que Taïwan est un Etat, le président Lee Teng-hui a brisé un tabou: «Une seule Chine n'existe pas actuellement. Elle ne sera possible dans l'avenir qu'après une réunification démocratique.» Jusqu'alors, et depuis 1949, les nationalistes au pouvoir à Taipei avaient ceci en commun avec les autorités communistes de défendre l'idée d'une seule Chine.

A Pékin, on en est convaincu: Lee Teng-hui – un Taïwanais de souche – avec «sa petite clique» au pouvoir, agit contre l'opinion de la majorité de son parti nationaliste (le Kuomintang). Il s'opposerait à la volonté populaire taïwanaise toujours attachée à la réunification. Le Kuomintang est effectivement divisé sur la démarche de son président. Mais une majorité de Taïwanais approuvent Lee Teng-hui lorsqu'il parle de «relations spéciales d'Etat à Etat» avec Pékin. Une nouvelle définition qui, à en croire les autorités de l'île, ne signifie pourtant pas la voie vers l'indépendance *.

A Taipei, on en est tout aussi convaincu: les communistes méconnaissent complètement les réalités de Taïwan et obligent le reste du monde à ignorer l'île. La condition pour entretenir des relations diplomatiques avec Pékin étant de rompre avec Taipei et de reconnaître la souveraineté des communistes sur ce qui est considéré comme une «province rebelle». Ce qu'ont fait pratiquement tous les Etats depuis que le régime de Mao Tsé-toung a remplacé celui de Chiang Kai-shek comme représentant de la Chine au Conseil de sécurité de l'ONU en 1971. L'isolement est devenu étouffant.

A moins d'une année des élections présidentielles, la démarche de Lee Teng-hui n'est pas dénuée d'arrière-pensées politiques. En relançant le débat sur le statut de l'île, il espère placer en position de force son successeur désigné, Lien Chan, au détriment de son adversaire au sein du Kuomintang, James Soong, plus favorable à l'idée de réunification. Mais au-delà du stratagème, Lee Teng-hui répond également à un énorme besoin de reconnaissance des Taïwanais. Ou plutôt des «nouveaux Taïwanais», comme ils se désignent eux-mêmes. Ces vingt dernières années, la prospérité économique puis les réformes démocratiques ont radicalement changé le visage de l'ancienne Formose. Dans le même temps, Pékin a réalisé son «Grand Bond en avant» économique, mais a continué à verrouiller le pouvoir et à concevoir la réunification avec Taïwan comme l'une des principales tâches historiques de la révolution.

D'un face-à-face idéologique et militaire entre deux dictatures, la fracture qui divise la Chine depuis 1949 est devenue identitaire et divise deux systèmes politiques. C'est du moins la vision d'une nouvelle génération qui n'a pas connu la lutte contre les troupes de Mao, se souvient à peine de la dictature de Chiang Kai-shek et qui a grandi, depuis le début de la décennie, avec la démocratie.

Hsiao Bi-Khim est l'une des représentantes radicales de cette transformation. «Nous avons créé une nouvelle identité taïwanaise, explique la jeune femme rencontrée peu avant l'éclat de Lee Teng-hui. Nous sommes une société d'immigrés, comme les Etats-Unis. Il y a d'abord eu les aborigènes (des Mélanésiens du Sud), puis une première vague importante de Chinois (XVIIe siècle), puis des Japonais (colonisation de 1895 à 1945) et à nouveaux des Chinois (les restes de l'administration et de l'armée de Chiang Kai-shek qui vont augmenter la population de 50% en 1949). Cette identité n'est pas basée sur un critère ethnique, mais géographique **.»

La trentaine hyperactive, elle est directrice du Département des affaires internationales du Parti de la démocratie et du progrès (PDP). Principal parti d'opposition, le PDP est né dans la clandestinité au milieu des années 80 pour défaire la dictature, puis réclamer l'indépendance. Son candidat Chen Shui-bian est l'un des favoris à la course à la présidence de mars prochain.

Hsiao Bi-Khim prononce son nom à la taïwanaise, en dialecte minnan, le même que l'on utilise de l'autre côté du détroit dans la province du Fujian. Fille d'habitants chinois de l'île depuis plusieurs générations, elle affirme ainsi sa «taïwanité» en se démarquant de la langue officielle, le mandarin, imposée à l'arrivée des nationalistes. L'utilisation du dialecte est devenue un argument électoral. Les immigrés récents du continent n'ont plus le choix. Les nombreux débats politiques télévisés – autre phénomène récent – se déroulent de plus en plus en minnan sur les chaînes privées.

Hsiao Bi-Khim s'exprime également parfaitement en américain. C'est une autre caractéristique des nouveaux Taïwanais. Ils sont très bien formés et, pour beaucoup, l'ont été aux Etats-Unis, leur référence. Les autorités de l'île le disent avec fierté: leur gouvernement possède le plus grand nombre de doctorants au monde. Parmi ceux qui ont étudié à l'étranger, 60% ont choisi l'Amérique, 10% l'Europe, les autres sont restés en Asie. C'est par ailleurs inscrit dans la Constitution: 15% du budget national doit être consacré à l'éducation.

Hsiao Bi-Khim est partie aux Etats-Unis par idéal politique. En 1989, elle assiste avec horreur à la répression des manifestations étudiantes pour la démocratie sur la place Tiananmen à Pékin. «Sais-tu que la même chose s'est passée à Taïwan?» lui confie alors son père. Elle apprend ainsi qu'en 1947, les troupes nationalistes ont massacré entre 18 000 et 28 000 natifs de Taïwan qui s'étaient insurgés contre le nouveau pouvoir. L'application de la loi martiale durera jusqu'en 1987, tout juste quarante ans.

«Je n'en avais jamais entendu parler. L'école nous avait lavé le cerveau. Je découvrais que Chiang Kai-shek avait lui aussi été un dictateur.» Aux Etats-Unis, où elle s'intéresse au problème des minorités, Hsiao tombe sur de nouveaux livres et de nouvelles vérités. «J'ai eu le sentiment qu'on m'avait trompée.»

C'est sous la protection de cette même Amérique que la dictature nationaliste va subsister jusqu'à la fin des années 80 en maintenant sa population sous étroite surveillance. Persuadés de reconquérir un jour le continent et pour assurer une continuité juridique, Chiang Kai-shek, puis son fils Chiang Ching-guo vont conserver dans leurs fonctions les députés de l'Assemblée nationale élus à Nankin avant 1949 – représentants toutes les régions de la Chine, Tibet et Mongolie compris – jusqu'en 1989. Ce n'est qu'à partir de cette date que les Taïwanais vont pouvoir élire leurs propres représentants.

Aux Etats-Unis toujours, Hsiao Bi-Khim va faire une seconde découverte, plus déterminante encore: sa propre histoire n'est pas la même que celle des autres Chinois, ceux du continent. «J'ai passé des heures à débattre avec eux. Mais c'était l'incompréhension, nous n'avions pas les mêmes références. Ils ont vécu la Révolution culturelle et ne se comportent pas comme nous. Leurs relations avec autrui ont été compliquées par l'intervention de l'Etat.»

Cette expérience, de nombreux Taïwanais l'ont vécue en Chine même où ils peuvent se rendre depuis quelques années seulement. Au début, les autorités limitaient ces déplacements en terre communiste, de crainte que les retrouvailles familiales n'accélèrent le processus d'absorption de l'île de 22 millions d'habitants par le continent et ses 1,2 milliard d'individus. Paradoxalement, c'est le contraire qui s'est produit. Au contact de leurs proches soumis à un autre régime, les Taïwanais ont pris conscience de leur différence, et plus encore de leurs privilèges.

Extrêmement complexe, l'affirmation de cette nouvelle identité fait l'objet de mesures très précises, pour ne pas dire scientifiques, de la part des autorités. Au cœur de ce laboratoire, on trouve le professeur Lin Chong-pin, vice-président du Conseil des affaires du continent. Depuis 1992, son institut produit très régulièrement un sondage pour répondre à cette simple question: quelle est votre identité? Au dernier coup de sonde, qui date du mois d'avril dernier, près de la moitié des personnes interrogées répondaient qu'elles se sentent à la fois Taïwanaises et Chinoises, un chiffre en légère augmentation. 37% affirment leur «taïwanité» aujourd'hui, soit plus du double qu'en 1992. Au contraire, ceux qui se décrivent comme Chinois uniquement ne sont plus que 13%, quatre fois moins qu'il y a six ans.

«Les gens disent rarement publiquement dans la rue s'ils sont Taïwanais ou Chinois. C'est une question très personnelle», indique le professeur. Mais un facteur apparaît déterminant pour influencer l'identité: l'attitude de Pékin. Plus la Chine populaire se montre menaçante et plus les habitants de l'île se définissent comme Taïwanais. Ainsi, après que Pékin eut menacé de ses missiles Taipei lors des premières élections présidentielles au suffrage universel, en mars 1996, le pourcentage des «Taïwanais» a doublé pour atteindre 43%.

Faut-il en conclure que l'île prend le large et se détache de ses racines? Pas si sûr. Quand on leur demande s'ils préfèrent la réunification ou l'indépendance, une large majorité de Taïwanais se prononcent pour le statu quo. Par réalisme, par crainte d'éviter toute provocation envers la dictature communiste. Mais également par un attachement culturel qui demeure très puissant.

Affirmer sa «taïwanité» et refuser la voie indépendantiste – défendue tout de même par 18% des insulaires – n'est donc pas contradictoire. Ce serait toutefois une erreur de croire que cette «taïwanité» se définit en termes culturels. Quant à l'appartenance ethnique et sa définition, elles font l'objet d'un important débat. Mais l'essentiel des Taïwanais sont d'ethnie chinoise han. La nouvelle identité taïwanaise qui se dessine est positive, politique et intimement liée à l'idée de démocratie. Les Taïwanais sont en train de faire la démonstration que tradition culturelle chinoise et système parlementaire pluraliste sont loin d'être incompatibles comme ont longtemps tenté de le faire croire les régimes autoritaires asiatiques.

C'est une démocratie en construction qui souffre encore de nombreux maux de jeunesse: corruption, achat de votes, frontière floue entre pouvoir politique et judiciaire. Mais elle n'a pas été imposée de l'extérieur. Les Taïwanais en sont fiers et ils estiment aujourd'hui qu'ils ont droit à la reconnaissance internationale. «Nous voulons simplement être considérés sur pied d'égalité, explique le directeur général du Bureau de l'information du gouvernement taïwanais, Chen Chien-Jen. Nous méritons un meilleur traitement. Pourquoi sommes-nous toujours tenus à l'écart, y compris d'organisations sans signification politique comme l'Organisation mondiale de la santé ou l'Organisation mondiale du commerce?»

Le nouveau message de Lee Teng-hui répond aussi à cette transformation de la société taïwanaise. Affirmer que la réunification ne pourra se faire qu'avec une Chine démocratisée et sur la base de négociations d'égal à égal correspond à une opinion de plus en plus partagée à Taïwan. Le fait de l'affirmer et d'en faire la nouvelle politique officielle du gouvernement n'en constitue pas moins un choc pour les Taïwanais eux-mêmes, plus habitués à manier l'ambiguïté pour éviter les foudres de Pékin. Ceux-ci restent avant tout attaché à la paix et à la poursuite du développement économique. Ce changement de ton n'est pas anodin et la dictature communiste n'a certainement pas tort d'interpréter cette redéfinition de ses liens avec l'île comme «un pas dangereux» vers l'indépendance.

* Le terme «Guojia» recouvre les notions d'«Etat» et de «pays» en chinois. A la radio

allemande qui l'interviewait le 10 juillet, les propos de Lee Teng-hui ont été traduits par l'idée d'Etat. Mais Pékin estime que c'est bien de pays que veut parler le président taïwanais, donc d'indépendance.

** Pour Pékin, Taïwan a toujours fait partie du territoire chinois. Des relations historiques sont avérées depuis plus de 2000 ans.

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