Prendre des photos au musée? Certaines institutions interdisent formellement (Prado). D’autres autorisent allègrement (Orsay), selfie stick en option. A Tokyo, accroché à son 52e étage, le Mori Art Museum se la joue versatile. Les expos y sont temporaires, le protocole photographique aussi. En ce moment s’y déploie le pop art super flat de Takashi Murakami: avec leurs 100 mètres de long, «The 500 Arthats» constituent le tableau les plus vaste du monde (et c’est sidérant). Comme l’explique le panneau à l’entrée, la pratique du selfie y est plus que consentie; le partage sur les réseaux sociaux est même encouragé, en mentionnant, «s’il vous plaît», le hashtag du musée.

Je me rappelle, il y a un peu plus d’une année, m’être étalé ici-même sur cette image de la chanteuse Beyoncé imitant «Mona Lisa» lors d’une visite au Louvre: idole ou icône, signifiante ou signifiée, on ne savait plus très bien qui est qui, et c’était tout l’intérêt de ce miroir tendu aux alouettes de notre culture fondée sur le principe de célébrité. Il y avait là un écho aux nuées de selfies muséaux postés sur le web, ados bourgeonnants ou grand-mère grisaille en compagnie de Monet, Michel-Ange ou Picasso.

L’autre jour au Mori, je m’interrogeais sur la manière la plus smart de me mettre en scène parmi les immensités fluo de Murakami. Une amie m’a fait remarquer qu’en la matière, le dernier cri ne consiste plus à montrer son visage, mais à se faire shooter de dos, devant le tableau, dans une pose simple et inspirée. Un tour sur Instagram permet de vérifier (#500arhats): les art kids de Séoul ou Tokyo s’exposent à reculons, face contre toile, absorbés dans leur contemplation. Voilà qui tranche avec les trombinettes superposées à #vangogh, #monalisa ou #jeffkoons.

Ce que traduit cette nouvelle discipline du back-selfie artistique? Si les gens qui se montrent côte à côte avec la Joconde semblent dire «je suis aussi bien qu’elle», alors ceux qui se révèlent en train d’admirer un Murakami disent «je comprends mieux que vous». Ce n’est plus le corps-objet que l’on cherche à valoriser, mais la directionnalité et la qualité du regard. Ce que ces clichés cherchent à rendre visible, c’est le goût, le coup d’œil, la distinction, attributs indispensables à nos générations pour qui exister sur Instagram ou Facebook passe par un constant processus de sélection et de documentation de soi, un cataloguage minutieux, physique ou numérique, souvent abrutissant, parfois inouï. Le back selfie devant Murakami, c’est très exactement la mise en image de cet acte de curation.

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