Campagne électorale

Tant Donald Trump que Marine Le Pen ont tiré profit de la radicalité numérique

A deux jours de la présidentielle française, est-il toujours pertinent de comparer la candidate du Front national, Marine Le Pen, à Donald Trump? Les parallèles sont nombreux, mais les divergences aussi

En décembre 2015, le New Yorker titrait: «Donald Trump est la Marine Le Pen de l’Amérique.» Bloomberg ajoutait: «L’Europe a plein de Donald Trump.» Au lendemain de l’élection du milliardaire new-yorkais à la Maison-Blanche, beaucoup voyaient une dynamique globale: après le Brexit, après Trump, Marine Le Pen. Le parallèle entre le président américain et la candidate du Front national à l’Elysée est-il pertinent?

Tous deux ont cherché à agréger les multiples colères, à exploiter les peurs générées par une insécurité économique croissante. Bien que Trump et Le Pen ne soient pas d’extraction modeste, ils s’érigent chacun en héraut du peuple. La frontiste voit en son rival Emmanuel Macron ce que Donald Trump voyait en Hillary Clinton: l’incarnation d’une élite mondialisée qui a abandonné les déshérités de la globalisation. Ils ont besoin de boucs émissaires: les traités de libre-échange, le Mexique, la Chine, l’Europe. Ils appellent à un patriotisme économique agressif.

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L'aura de l'homme d'affaires

L’argument économique ne sert pas Trump et Le Pen de la même manière. Le milliardaire new-yorkais a bénéficié de l’aura de l’homme d’affaires. S’il a fait campagne en faveur des ouvriers blancs du Midwest en difficulté, il a aussi promis aux riches Américains de réduire la taille de l’Etat fédéral et de déréguler l’économie. Lors du dernier débat présidentiel, Marine Le Pen a montré ses limites en la matière. Elle plaide pour la sortie de l’euro et pour un renforcement de l’action étatique.

Le républicain et la candidate du FN ont capté l’ampleur de la crise politique. Outre-Atlantique, le premier a attendu que le Parti républicain soit au bord de l’implosion pour lancer son OPA sur le parti. La seconde se présente comme la seule capable de restaurer la France face à des partis historiques de la gauche (PS) et de la droite (Les Républicains) en pleine déliquescence.

Deux registres qui unissent les deux leaders

Les discours anti-immigration et anti-musulmans unissent aussi les deux leaders. Mais leur résonance diffère. Les piques islamophobes de Trump ont davantage pour vocation d’exacerber le refus du multiculturalisme auprès d’un électorat blanc que de chercher à contenir une population musulmane qui représente moins de 1% de la population. Chez Marine Le Pen, les propos islamophobes visent à stopper l’immigration et à réaffirmer une France chrétienne face aux musulmans, qui représenteraient 7,5% de la population.

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Donald Trump n’a pas formellement apporté son soutien à Le Pen, mais il l’a jugée la plus apte à garantir les frontières de la France. Les déclarations de la candidate du FN sur la non-responsabilité de la France dans la rafle du Vél d’Hiv de 1942 ont la même fonction que le refus de Donald Trump de se distancier des suprémacistes blancs qui l’ont soutenu. Elles visent à aller conquérir des votes en marge de la société française. En plagiant de manière ostentatoire François Fillon lors de son discours du 1er mai, Marine Le Pen assume pleinement cette main tendue aux électeurs fillonistes. L’épisode ne l’éclabousse pas, ni d’ailleurs l’affaire des emplois fictifs du FN financés par le Parlement européen. Ce sentiment d’impunité animait aussi Trump qui, en pleine campagne, déclarait qu’il pouvait descendre sur la 5e Avenue de New York, tirer sur quelqu’un sans que cela ait le moindre effet sur son électorat.

Contrairement à Donald Trump, Marine Le Pen n’a pas axé toute sa stratégie de campagne sur les réseaux sociaux, laissant la «fachosphère» s’occuper du cas Macron. Sur la scène politique française, elle est une figure politique connue. En annonçant sa candidature en juin 2015, Donald Trump avait une notoriété d’homme d’affaires et de star de la télé-réalité. Mais il n’avait pas d’appareil politique derrière lui. Il n’avait pas d’électorat. Il a utilisé Twitter pour s’en créer un.

Le Pen et Trump s’inscrivent toutefois avec habileté dans une ère de radicalité numérique qui marginalise le fond (programmes) et magnifie l’émotion. Ils incarnent très bien l’aphorisme du théoricien des médias Marshall McLuhan: le médium est le message. Peu importe le contenu, le sens des mots. Ils tirent profit d’une époque où les prescripteurs (médias traditionnels, partis, institutions) ne le sont plus, où l’espace public réservé au débat contradictoire s’est paradoxalement rétréci. Le recours systématique aux fausses informations est une stratégie que tous deux partagent pour semer le chaos et laisser croire que seul un pouvoir autoritaire y mettra fin. A l’image d’un Poutine que les deux admirent. La diabolisation des médias participe de cette même logique.

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