Tariq Ramadan, genèse d'une star de l'islam

Parvenu au faîte de la célébrité en Europe, l'islamiste genevois part enseigner aux Etats-Unis. Du petit garçon timide à l'intellectuel contesté en passant par le joueur de football, retour sur les traces d'un phénomène qui fascine ou irrite, mais ne laisse personne indifférent

C'est presque fait: Tariq Ramadan quitte la Suisse – et l'Europe. Consacré superstar de l'islam français depuis son récent duel télévisé avec le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, l'islamiste genevois a été nommé professeur à Notre Dame, une université catholique très connue de l'Indiana, non loin de Chicago aux Etats-Unis. Il devrait y donner des cours à partir de l'automne prochain, sur les rapports entre «religion, conflit et promotion de la paix». Et là où Tariq Ramadan va, la polémique n'est jamais très loin: le journal néo-conservateur New York Sun évoque ses liens avec l'islam radical, et les critiques se déchaînent sur Internet. L'Université Notre Dame s'attend à ce que sa demande de visa «prenne du temps», parce qu'il y a «des gens qui se posent des questions à son sujet», explique sa porte-parole Julie Titone. «Sa demande sera sûrement examinée avec soin par les autorités. Mais nous ne nous attendons pas à des problèmes de ce côté.» Tariq Ramadan a quant à lui refusé de s'exprimer dans le cadre de cet article.

Malgré l'attention redoublée qui lui est portée depuis quelques semaines dans les médias français, Tariq Ramadan, 41 ans, demeure une énigme. Il se proclame «islamologue», mais est décrit plus souvent comme un «prêcheur» ou un «activiste». Il insiste sur l'intégration des musulmans en Occident, mais un présentateur français de télévision estime que son discours «fait peur» autant que celui d'un Jean-Marie Le Pen. A Fribourg, où il enseigne actuellement, une députée UDC estime qu'il présente un «risque de prosélytisme» et suggère qu'il soit écarté de l'université. Une question revient sans cesse, lancinante: qui est vraiment Tariq Ramadan? Le Temps a enquêté sur le parcours militant de ce Suisse hors du commun.

Au départ, il n'y a qu'un petit garçon réservé et discret, enfant d'un exilé égyptien réfugié à Genève pour maintenir vivante la flamme islamiste à une époque où la lutte entre communisme et capitalisme tient le devant de la scène idéologique. Sa passion de jeunesse, c'est le football. Il commence à jouer au Star Sécheron, devenu Interstar, et se fait remarquer par ses camarades comme différent: «Notre entraîneur nous a expliqué qu'il devait prendre ses douches en maillot de bain à cause de sa religion et qu'il n'y avait pas à rigoler à ce sujet, se souvient un ancien coéquipier. Pour nous, c'était nouveau: il y avait très peu de musulmans en Suisse à cette époque.»

Tariq Ramadan va ensuite jouer à Collex-Bossy, en deuxième ligue, et au FC Perly, dont il deviendra l'entraîneur. Pierre-Yves Liniger, qui l'a côtoyé sur les terrains, se souvient d'un «beau joueur, sobre, régulier, intelligent». Son coentraîneur à Perly, Flavio Petrini, évoque un athlète dur avec lui-même, qui suivait des entraînements de boxe, réputés particulièrement éprouvants. Il aurait sans doute pu faire carrière dans le football, mais, à la fin des années 80, il décroche: «C'est le moment où il a commencé à s'intéresser davantage à sa religion», se souvient Flavio Petrini.

Passé 20 ans, Tariq Ramadan est déjà un jeune père de famille hyperactif. Il s'est marié très jeune avec une camarade de collège qui s'est convertie à l'islam. A Genève, il va enseigner le français, puis la philosophie: de 1988 à 1992, il est le plus jeune doyen d'un établissement secondaire en Suisse, au Collège De Saussure. Les élèves l'adorent. Le soir, il aide les plus faibles à se préparer au bac et donne des cours pour adultes; il écrit deux livres avec ses élèves, dont l'un, Le Sablier fendu, est consacré aux personnes âgées qui perdent la mémoire. Son activisme provoque l'irritation de certains collègues. «Il suscitait déjà des réactions épidermiques alors que, extérieurement, il n'avait rien de musulman», raconte Stéphane Lathion, une vieille connaissance qui a travaillé avec lui dans l'enseignement avant de devenir spécialiste de l'islam.

Son engagement politique a mis du temps à se dessiner. Selon Erica Deuber, une amie et ancienne députée du Parti du travail, Tariq Ramadan s'éveille au militantisme dans le sillage des mouvements de jeunes des années 80, «Touche pas à mon pote» et SOS-Racisme. Il se passionne pour la cause palestinienne et se lie avec le couple formé par Erica Deuber et Jean Ziegler, qui compteront parmi ses plus importants soutiens politiques. Au début des années 90, il emmène des élèves genevois en Afrique, en Inde et au Brésil dans le cadre de «Coopération coup de main», une structure associative organisée en marge de l'école. Avec les jeunes volontaires, il rencontre le dalaï-lama, Mère Teresa et Dom Elder Camara, le fondateur de la théologie de la libération. «On donnait des coups de main dans les dispensaires, se souvient une participante. C'était un choc énorme, on était en larmes toute la journée. Tariq Ramadan était là lors des réunions de préparation, avec sa femme voilée, mais il ne disait pas grand-chose. Il se tenait en retrait, mais, dans la tête de tous, c'était lui le chef. Il inspirait une sorte de respect craintif.»

Avec d'autres animateurs, pourtant, les rapports se tendent assez vite. Il y a encore de l'émotion dans la voix de Jean-Marc Goy lorsqu'il évoque les fêtes ethno organisées par «Tariq» au Collège des Coudriers, à la périphérie nord de Genève, ou au bois de la Bâtie. Mais cet ancien éducateur garde un souvenir mitigé de l'expérience «Coup de main»: «Je l'ai beaucoup apprécié, c'est quelqu'un de brillant, de fascinant. Mais il est persuadé de détenir la vérité. Il dit: «On est là pour décider ensemble», mais, dans la pratique, au quotidien, il décide seul. Il n'aime pas être remis en question. Il dit toujours qu'il veut un débat, mais la tolérance n'est pas son fort. On avait du mal à le suivre lorsqu'il parlait des avantages de l'Etat islamique.» Après quelques années, Tariq Ramadan abandonne «Coup de main»: assez vite, la structure se délite et les activités s'arrêtent.

De ces voyages, Tariq Ramadan retire un élément central de son idéologie: mettre la religion au service de la lutte contre les inégalités. En 1991, c'est le tournant: il quitte la Suisse avec femme et enfants pour l'Egypte, où son grand-père a fondé le premier mouvement islamiste, les Frères musulmans, en 1928. Selon Stéphane Lathion, il y apprend durant une année le Coran et sa récitation, et sort transformé de ce retour aux sources. Revenu à Genève, il apparaît dans le débat public en 1993 lorsqu'il critique la programmation d'une pièce de Voltaire où le prophète Mahomet est présenté sous un jour peu flatteur. La pièce est retirée de l'affiche.

Au même moment, il dirige le Foyer culturel musulman puis crée en 1994 «Musulmans, Musulmanes de Suisse» (MMS), une organisation dédiée aux musulmans de seconde génération. C'est le début d'un travail associatif marqué par une débauche d'activités: son temps libre est entièrement consacré à la préparation de ses nombreuses publications et aux conférences qu'il donne dans toute l'Europe, puis dans le monde entier. Sa tentative de fédérer les musulmans occidentaux connaît des fortunes diverses: en Suisse, MMS ne parviendra jamais à surmonter les divisions linguistiques et culturelles de la communauté; en France, après un premier passage à la télévision en 1994, il s'impose comme le porte-parole de la jeunesse musulmane.

Dans ses conférences, Tariq Ramadan insiste sur la nécessité pour les musulmans de s'intégrer en Occident, tout en prônant une vision littérale des textes islamiques. Ce qui est écrit dans le Coran est «valable pour nous absolument et éternellement jusqu'à la fin des temps, tant qu'il y aura des vivants sur Terre», explique-t-il dans l'une des cassettes audio diffusées par son éditeur, Tawhid. «Quand on parle des anges, on n'est pas en train de parler de quelque chose qui n'existe pas. Nous ne sommes pas seuls dans cette salle. Il y a des êtres qu'on ne voit pas, qui gardent tous [les lieux] où sont réunis les croyants pour faire le bien.» Il s'inquiète fréquemment du relâchement des mœurs et encourage les musulmans à résister à la «colonisation intellectuelle» du libéralisme occidental.

Sa proximité avec la mouvance des Frères musulmans – il affirme ne pas être membre de l'organisation, mais se dit fidèle à leur héritage – le rattrape en 1995: il est interdit de séjour en France au nom de la menace qu'il représenterait pour l'ordre public. La mesure, prise en pleine période d'attentats islamistes, sera levée quelques années plus tard. En 1998, il étudie à la Fondation islamique de Leicester, en Grande-Bretagne, une structure parfois considérée comme le centre de formation européen des Frères et où l'héritage de leur fondateur, Hassan al-Banna, est très présent.

Tariq Ramadan est alors persuadé que sa thèse, présentée à l'Université de Genève, va être approuvée sans problème. L'ouvrage, consacré aux penseurs islamistes dits «réformistes», est avant tout une défense en règle des idées et de l'action de Hassan al-Banna. Un éditeur parisien est prêt à l'imprimer. Mais le jury est divisé: deux experts français jugent son contenu inacceptable et démissionnent. L'actuel doyen de la Faculté des lettres de Genève, Charles Genequand, un spécialiste du monde arabe, fait de même: «C'est une thèse très problématique, idéologique, orientée, qui n'apportait rien de nouveau, explique-t-il aujourd'hui. J'ai demandé à Tariq Ramadan de faire des corrections, mais il n'a pratiquement rien changé à son texte. J'estime qu'il s'est moqué de moi.»

Tariq Ramadan réagit violemment et fait appel à Erica Deuber, députée au Grand Conseil genevois, et à Jean Ziegler, professeur à l'Université et député au Conseil national. Dans les années précédentes, il a activement soutenu la carrière politique de ce dernier, écrivant des lettres et multipliant les coups de téléphone lors de ses campagnes. Les deux représentants de la gauche genevoise menacent d'alerter la presse et de provoquer un scandale. «Il ne méritait pas de ne pas pouvoir passer sa thèse», estime Erica Deuber.

L'Université constitue alors un second jury – et la thèse est acceptée après la suppression de certains passages. Un membre du second jury fait pourtant part de son malaise: «Beaucoup de choses dans la thèse me paraissent désagréables, le côté apologétique, les faux-fuyants sur la violence des Frères musulmans, par exemple.» Ainsi, la thèse évoque les «cinquante demandes» présentées par les Frères en 1936 mais ne mentionne pas leur contenu: entre autres, «multiplier les phalanges de jeunes en les éduquant à la guerre sainte», «considérer tout contact mixte en tête-à-tête comme un crime susceptible d'être sanctionné», «réprimer tous ceux qui ne respectent pas les préceptes de l'islam» et «interdire la danse». Elle n'évoque qu'en passant le vœu des Frères que l'Egypte soit libérée des Anglais par l'Allemagne nazie.

Ces réserves académiques ne freineront pas la carrière de celui qui est désormais un universitaire prisé au-delà de l'océan. En Suisse et en France, Tariq Ramadan laissera derrière lui de nombreux partisans, mais aussi un cortège de déçus et d'amitiés brisées. L'islamologue Stéphane Lathion l'explique ainsi: «Avec lui, c'est soit on est avec, soit on est contre. Il est à 100% pour la cause, il n'a pas le temps pour ceux qui deviennent un peu tièdes. Il est tellement engagé que, pour lui, le tiède est vite le traître. Il a rompu avec beaucoup de gens qui attendaient qu'il prenne ses distances avec certaines idées. Son problème, c'est qu'il y a une barrière au-delà de laquelle il ne peut pas aller, parce que Dieu est la chose la plus importante de sa vie.»

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