Jérôme Cahuzac, Jackie Chan, les Balkany, Lionel Messi, Mohammed VI, Sigmundur David Gunnlaugsson, le clan Le Pen, votre cousin, sa grand-mère et des centaines de milliers d’anonymes. Jacques Séguéla n’était pas loin du compte: si t’as pas une panaméenne à 50 ans, t’as raté ta vie.

Vu de Genève, l’axiome est encore plus vertigineux. La ville produit plus de offshore que de marmites en chocolat. La première leçon des Panama papers est donc une petite douleur: j’ai mangé beaucoup de marmites en chocolat, mais je n’ai pas un centime au Panama, ni à Tortola. J’ai encore du chemin à faire avant de devenir quelqu’un.

Au-delà de ce pénible constat, la liste interminable des personnalités épinglées par les médias partenaires de «la plus grosse fuite de l’histoire» suggère autre chose: mesuré en mètres cubes ou en décibels, le volume des Panama papers est à la fois la force et la faiblesse de l’opération.

215 000 sociétés, 11,5 millions de documents, 109 rédactions, 370 journalistes: aux grands maux les grands remèdes, expliquent les investigateurs 3.0. Ils ont raison à plusieurs égards. Malgré les hauts cris de ceux qui, circonspects quant à la méthode ou jaloux de ne pas avoir été invités à la fête, rêvent de voir l’offensive faire pschitt, elle a de quoi faire date. En quelques années, les scandales Google ou Starbucks ont fait bouger les lignes rouges de la fiscalité des multinationales. Il pourrait en aller de même ici pour l’industrie du offshore et de la combine bananière. Tant mieux. Au passage, le secret de l’avocat (ou faut-il désormais parler d’administrateur en série?) pourrait y laisser des plumes. Tant mieux toujours, 370 fois bravo.

Le hic (vous le sentiez venir), c’est que le flot intarissable d’infographies animées et autres vidéos pour tout comprendre finit par noyer le chaland. Lequel s’enfonce malgré lui dans le marigot du «tous pourris». Une eau trouble, où les anecdotes neutralisent les vraies pépites. Trop de noms, trop de juridictions, trop de chiffres. Trop de scandales tue le scandale.

Si l’opinion retient des Panama papers que tartempion triche, ils auront raté leur cible. Et même fait quelques victimes collatérales, épinglées pour pas grand-chose. Si, à l’inverse, l’opération peut servir de levier pour faire rentrer Panama dans le rang, et avec lui les acteurs de son modèle passéiste, l’exercice sera réussi. Dans ce cas, promis, j’oublierai très vite avoir frôlé la noyade.

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