L’animation bat la campagne, c’est le moins que l’on puisse dire à propos de la communication liée au vote du 7 mars sur le taux de conversion des rentes du 2e pilier. Les premières salves d’information publique se sont concentrées, dès début janvier, sur les aspects techniques de la question. Le combat d’experts en guise de round d’explications n’a pas soulevé l’enthousiasme des foules, ce n’est point surprenant.

Depuis le début du mois par contre, les esprits s’agitent, les camps déploient leurs armes – la palette des moyens de communication donne le tournis – et la bataille est plutôt musclée. Tant mieux pour la démocratie puisque les sondages annoncent encore plus de 40% d’indécis à l’aube des coups de crayon. C’est donc le juste (dernier?) moment pour mettre un peu d’ordre dans les esprits, inviter les citoyens à garder la tête froide, et surtout proposer un éclairage à bonne distance.

La classe politique est divisée sur la question; les sections de partis donnent des consignes contradictoires.

Les assureurs peuvent avancer n’importe quelle démonstration; ils sont suspectés d’être directement intéressés. Les associations économiques déploient un argumentaire simple et compréhensible pour le grand public, basé avant tout sur la pérennité à moyen et long terme de notre système de retraite. L’ennui est que ce discours, pour pertinent qu’il soit, est perçu comme stéréotypé. Quant aux opposants à l’abaissement du taux de conversion, sur le fond, ils n’ont guère dans leur besace qu’une carte à abattre: repousser le calendrier.

C’est bien là le paradoxe de cette campagne; tous les acteurs sont d’accord sur le fait qu’à terme, une légère baisse du taux de conversion est inéluctable. Personne ne conteste les deux éléments majeurs au centre des discussions: l’allongement de la durée de vie en situation de rentier (supérieure à vingt années alors que les rentes actuelles ont été basées sur une moyenne de seize années); les prestations versées par les assurances sont désormais supérieures aux montants épargnés (et agrandissent le trou creusé dans nos caisses).

C’est dans le timing avant tout que les avis divergent, et sur quelques aspects du mode de gestion des rentes (sans que personne ne remette en cause le système, tant s’en faut!). Les opposants hurlent au vol des rentes, clament qu’il n’y a pas le feu au lac et, pour renforcer l’idée que l’on peut attendre avant d’enclencher la mesure proposée – réduire ce taux de 0,4% (quelques dizaines de francs par mois par personne en moyenne) –, étalent les statistiques sur une génération au moins. A les écouter, il faut refuser sine die et reprendre la question dans cinq ans, alors même que nous votons aujourd’hui pour une mesure qu’il s’agira d’introduire en 2016!

Et c’est bien là que le bât blesse. Pendant que les assaillants s’époumonent à avancer des pourcentages, tous plus techniques les uns que les autres, il n’y a qu’un seul paramètre variable capable de nous apporter la réponse clé à la question posée: sur quelle rentabilité des marchés financiers baser nos calculs de prévoyance? Et là, personne ne se confond en théories; deux bonnes secousses boursières enregistrées dans la dernière décennie ont ramené les experts les plus éminents à l’humilité. Aucun analyste digne de ce nom n’ose garantir le taux minimum requis de 4,38% de rendement (le fameux taux technique de rémunération du capital), celui-là même qu’il s’agit d’atteindre pour maintenir à terme le taux de conversion à 6,4%, objet du présent vote.

A noter qu’on a peu parlé de la troisième variable: l’inflation. Elle influe pourtant de façon déterminante sur le revenu du rentier! La baisse importante et durable de celle-ci, qui est la contrepartie de la baisse de rendement des actifs à risque raisonnable, est une bonne nouvelle pour les retraités, car elle maintient leur pouvoir d’achat. La baisse, à terme, du taux de conversion n’est en fait que le pendant d’une inflation durablement moindre…

Dans ces circonstances, la raison invite à la prudence, d’une part et, d’autre part, à faire valoir notre sens de l’anticipation (les Suisses en sont capables et l’ont démontré à maintes reprises!).

Et si ça n’était pas en priorité un problème de chiffres? Et si nous anticipions au lieu de colmater après-demain?

Le peuple suisse a renforcé la solidité de notre système de retraite il y a quelques années en acceptant un abaissement du taux de conversion. Ce premier pas, logique, en engage un second qui sera effectif dans cinq ans. Ce n’est pas le moment de transformer l’essai d’hier, réussi, en un faux départ; le tout pour finalement se retrouver dans quelques années face au problème d’hier. Car l’équation, elle, ne varie pas d’un iota: sans que le volume en soit affecté d’une miette, il s’agit en somme d’étaler le chewing-gum du 2e pilier sur un laps de temps plus étendu!

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