Le crédit est un concept assez simple. Bernard veut s’acheter une maison, la maison coûte un million, Bernard ne l’a pas. Il demande à Paul de lui prêter le million, qu’il s’engage à lui rendre dans dix ans. Bernard pouvant faire une mauvaise grippe et les largesses de Paul méritant salaire, Bernard rendra le million avec un petit supplément, exprimé en pourcentage du million avancé.

Remplacez Bernard par un gouvernement ou n’importe quel acteur économique, remplacez la maison par ce qu’il vous plaira et Paul par qui vous voudrez, vous obtiendrez le fonctionnement du monde. Je vous l’ai dit, le crédit est un concept assez simple. Mais ça, c’était avant.

On se méfie…

Avant quoi? Avant la terra incognita post-postmoderne, le triangle des Bermudes de la théorie économique: les taux négatifs. Désormais, Paul paie Bernard pour qu’il accepte son million. Le petit supplément change de sens. Ainsi en ont décidé les politiques monétaires dans le fol espoir de faire repartir la machine. A partir de maintenant et jusqu’à Dieu sait quand, emprunter rapporte, dépenser est une sagesse, épargner une folie.

Pour n’importe quel esprit rationnel, l’affaire sent un petit peu l’arnaque. Honnêtement, si un type vous arrête dans la rue en vous offrant les 10 francs qu’il tient dans la main droite pour accepter les 100 qu’il vous prête de la main gauche… vous vous méfiez. Surtout en Suisse, où l’expression «un sou est un sou» pourrait figurer au frontispice du Bernerhof, QG fédéral du sérieux budgétaire.

Un truc de beatnik

La Suisse est un pays de fourmis. On est même allé jusqu’à les dessiner sur les billets de 1000. En Suisse, les comptes sont équilibrés. Ici, on s’applique en remplissant son petit carnet jaune. En Suisse, on ne s’endette pas, on réduit la dette. Parce qu’une dette, c’est une mèche qui dépasse dans la nuque d’une recrue, c’est une bulle dans le gruyère, c’est un truc de beatnik ou, pire, de Français. Ce n’est simplement pas possible.

La prudence ayant en Suisse valeur de logiciel, difficile de faire comprendre sous nos protestantes latitudes que creuser la dette serait, à l’heure actuelle, une opération lucrative. Et pourtant c’est vrai. Si la Confédération empruntait des milliards à taux négatif, elle gagnerait de l’argent. Mais rien à faire: au pays du frein à l’endettement, la dette heureuse est une erreur 404.

A partir de là, deux options. Sortir de l’ère des taux négatifs, ou apprendre à se faire plaisir. La première étant hors de portée citoyenne, acceptons la seconde. Maniaques du tableur Excel, larguez les amarres! Dépensez tout, et surtout ce que vous n’avez pas. Claquez, et multipliez! Parole de Genevois, on s’y fait très vite.


Chronique précédente

Le conditionnel passé n’aurait jamais dû exister