Que serait le monde informatique si c’était un monde de femmes? Je travaille depuis 20 ans dans cet environnement quasi exclusivement masculin et me demande parfois si la technologie aurait évolué différemment. Adrienne Corboud Fumagalli, vice-présidente «Innovation and Technology Transfer» à l’EPFL, lors d’une conférence sur le thème «Sciences et technologies: univers créatifs pour la femme», faisait la promotion des filières mécaniques auprès des femmes. Elle donnait un exemple qui m’a frappé. Tous les projets d’études des étudiants étaient sur des robots permettant de mieux faire la guerre, de conduire des avions plus grands, construire des ponts plus hauts, fabriquer des voitures plus puissantes. Jusqu’à ce qu’un jour une étudiante rejoigne la filière et présente un robot remplaçant une poupée qui a permis a des enfants autistes d’améliorer leur communication. C’était la première fois qu’un projet mécanique concernait un projet «social».

Comment cela pourrait-il se traduire dans le monde d’ingénieurs informatique? L’innovation reste sur des projets d’automatisation, de bureautique, d’aéronautique… Mais il n’y a pas beaucoup d’innovation finalement dans le social, le pratique, le bien être, le plaisant. C’est un truc de fille? Peut-être que si on était plus nombreuses, on inventerait plus de systèmes pour être mieux, plutôt que plus grand ou plus fort?

On aurait peut-être déjà des systèmes de réservation billet + hôtel + baby-sitter; des aéroports avec des systèmes d’enregistrement de bagage permettant d’éviter de les porter pendant des kilomètres; des outils de collaboration pour intégrer la gestion des enfants et celle du travail; des téléphones mobiles que l’on ne perdrait pas au fond d’un sac… et aussi des choses beaucoup moins futiles!

Mais les femmes n’ont pas la masse critique dans le monde de l’informatique. Et je dois l’avouer, ce n’est pas faute d’essayer, mais il y a tellement peu de femmes ingénieures dans l’informatique que ce n’est vraiment pas facile d’en recruter: on en cherche, on n’en trouve pas. Un conseil: recommander à vos filles cette filière, elles sont sûres de trouver du travail.

Mais est-ce un monde facile à s’intégrer? L’informatique est non seulement plein d’hommes mais plein d’hommes ingénieurs issus des meilleures écoles! Cela ne s’en ressent pas seulement dans les projets sur lesquels on travaille mais aussi dans la vie de l’entreprise. Les informaticiens, c’est sérieux. Des bureaux nickel. Rien qui dépasse. Vous avez vu tous les fils qui traînent sur votre bureau? Eux non. Pas de papier. Pas de câbles. Bon, ils n’ont pas eu de chance pour démarrer dans la vie. En France en particulier. Ils commencent avec 2 ou 3 ans de math sup, où ils ont consacré leurs plus belles années à ne faire que des math et de la physique et à s’assurer d’écraser leurs petits copains pour augmenter leur chance d’être pris dans les écoles d’élites.

Ca n’aide pas à l’épanouissement personnel, la prise de risque ou à la grosse rigolade. Une fois intégré dans une école, difficile de ne pas se sentir supérieur aux autres, juste retour de tous ces sacrifices. Du coup, on n’en sort pas des stars de la communication, des créatifs bien dans leur peau. Plutôt des sérieux, cultivés, contents d’eux-mêmes. Mais bon, c’est eux qui ont créé notre monde informatique devenu notre quotidien. C’est fort! Il faut le reconnaître.

Ces hommes ingénieurs créent un environnement dans lequel il y a un certain sentiment de supériorité associé à une approche parfois un peu binaire. 0: ça ne marche pas. 1: ça marche. Rajoutez une pointe de «testostérone» et vous avez là une bonne idée de l’ambiance. On crée des «war room» pour s’attaquer comme des guerriers aux problèmes à résoudre. On est en désaccord. On s’affronte. «Schwarzenegger» vs Rambo. Mais c’est plutôt drôle, c’est pas des vrais durs… C’est sûr, il n’y a quasiment pas de femmes en management dans les postes techniques ou commerciaux, et l’ambiance peut devenir parfois vraiment machiste. Mais je crois plus en la loi du nombre qu’en une réelle discrimination.

Alors les filles… on vous attend. Et voila une industrie dans laquelle vous pourrez apporter une vraie contribution à la société!

*Mathilde Chevée est cheffe de gestion de portfolio pour SITA, leader mondial pour les communications et solutions informatiques des compagnies aériennes

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