Ce printemps, Netflix sortait The Ultimatum. Le principe: pousser six couples en difficulté (l’un souhaitant se marier et l’autre pas) à se séparer pour vivre, pendant quelques semaines, un «mariage à l’essai» avec un(e) autre – avant de choisir de retrouver, ou non, leur partenaires et sceller leur union. A première vue, la méthode semble moyennement efficiente. Même le présentateur l’avoue en notant que «selon les psychologues, un ultimatum n’est pas une bonne manière d’obtenir de l’autre ce que l’on souhaite». Pas de quoi dissuader les caméras de filmer ces jeunes Américaines et Américains, bronzages clémentine et manucures XXL, en pleine prise de bec. Sur 10 épisodes.

Alors forcément, on se dit que le monde va mal. Que la téléréalité est devenue ce monstre avide de larmes et de sang, repoussant toujours plus loin les frontières du voyeurisme, piétinant celles de l’éthique et de la dignité humaine. Qu’on est bien loin de la noble promesse de montrer le réel, les «vraies gens», née il y a vingt ans.

De la fascination au contrat

Il est vrai qu’en deux décennies la téléréalité a changé. Depuis la piscine et Loana, on a vu défiler des aspirants à la gloire de plus en plus avides, des concepts de plus en plus absurdes – mention spéciale pour Killer Karaoke, dans lequel les chanteurs sont plongés dans un bain de serpents ou soumis à des chocs électriques. Avant que le streaming et les réseaux sociaux ne viennent bouleverser ces formats et leur modèle économique, s’adaptant quand ils auraient pu faiblir. En 2001, certains déclaraient le phénomène saisonnier – les audiences de Koh-Lanta saison 23 (!) prouvent qu’ils avaient tort.

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Déduction gênante: si ces émissions marchent, c’est que tout le monde les regarde. Des éminents experts et expertes de la téléréalité interrogés dans le cadre de cette opération, tous ou presque m’ont dit en consommer en privé – «ce que je préfère, ce sont les concours de cuisine», m’a glissé un professeur de la prestigieuse Université de New York.

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Pour autant, l’autoflagellation collective n’a pas lieu d’être. Justement parce que la téléréalité a changé: la fascination naïve des débuts s’est muée, au fil des ans, en contrat tacite. En 2022, ces émissions sont des spectacles huilés, les candidats des acteurs, payés pour distraire. La machine du «faux réel» dévorait tout sur son passage? Ses rouages sont plus exposés que jamais. Il suffit pour mieux les voir de chausser, entre deux pages de pub, ses lunettes rationnelles. De reconnaître, diverti mais lucide, la téléréalité pour ce qu’elle est: une caricature. Qui, sous ses airs grotesques, dit beaucoup de nous.

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