Carla Hilber del Pozzo

Quand la téléréalité fait rêver le monde de l’entreprise

Notre chroniqueuse fait partie de ceux qui déclarent ne regarder la télévision que pour les informations, et qui ne comprennent pas l’intérêt de la téléréalité omniprésente et déclinée en version globalisée. L’exhibitionnisme de gens (chanteurs, cuisiniers, agriculteurs, etc.) qui rivalisent pour se jeter en pâture du public en échange d’un passage dans les médias la laissait perplexe… Jusqu’à cet été où elle s’est surprise à suivre la téléréalité «Undercover Boss»

Depuis sa création en 2009, cette émission à grand succès suit des dirigeants faisant une plongée incognito dans la réalité de leur entreprise avec force révélations.

Que ce soit dans sa version américaine, australienne, anglaise, canadienne, etc., la voix off du générique annonce solennellement: «dans un contexte économique très tendu, certains dirigeants sont prêts à prendre des mesures drastiques pour que leurs entreprises soient à la fois performantes et attractives pour leurs employés». Intriguée par cette promesse, je découvre dans chaque épisode d’une heure, un dirigeant (homme ou femme) en immersion pendant deux semaines sous l’identité d’un temporaire ou d’un chômeur en réinsertion. Bien loin des sphères de la Direction, il sera tour à tour manutentionnaire, standardiste, employé de restauration rapide, nettoyeur, livreur de pizzas, partageant le quotidien de ses collègues. Parfois, le patron en immersion sera même renvoyé par un de ses collaborateurs sous un lapidaire «nous n’allons pas pouvoir vous garder en raison de votre faible performance»!

Quelle est la finalité de cette immersion? Elle livre au dirigeant un éclairage sans concessions sur ce qui peut être amélioré au sein de l’entreprise (ex: qualité des produits, service clients, etc.), sur des pistes d’innovation venant du terrain, sur des comportements qui font ou défont une réputation, sur des opportunités manquées, des conditions de travail à ajuster, des systèmes informatiques obsolètes, que le dirigeant aura à cœur d’étudier sans délai. Il y a aussi quelque chose d’amusant à voir se produire des révélations après avoir récuré le sol et empilé des cartons à un rythme infernal. Les yeux embués, j’attends la scène finale rituelle au cours de laquelle le dirigeant ayant retrouvé son identité, surprend ses collègues d’un jour et tend les bras avec gratitude aux héros de l’ombre qui lui ont ouvert les yeux.

L’émission de téléréalité m’a emportée dans le monde rêvé du travail tel quel nous voudrions qu’il soit et tel qu’il figure dans les chartes d’entreprise: où la mission est commune, où chacun compte, etc. Un monde dans lequel les dirigeants apportent des solutions et ne font pas eux-mêmes partie du problème. Épisode après épisode, c’est un enchantement de voir se succéder autant de dirigeants compétents ET humains ET généreux ET justes ET disponibles ET sachant reconnaître leurs erreurs ET proches du terrain ET sachant identifier le talent là où il se trouve.

La téléréalité version angélique m’a fait rêver sans altérer ma foi dans les entreprises, leurs dirigeants et leur capital humain. Je continue à croire en des dirigeants que les responsabilités et le pouvoir n’isolent pas des feedbacks authentiques. En des entreprises dans lesquelles la politique interne ne muselle pas l’expression de points de vue permettant de progresser. Dans lesquelles le personnel est loyal et où lorsqu’un collaborateur apprécié démissionne, on lui en demande les raisons pour savoir comment retenir les autres.

Ça me rappelle pourtant un entretien au cours duquel le personnage qui me posait la question avait, comme à son habitude, les pieds sur le bureau, une lime à ongle en mains, la radio allumée. La bouche pleine, il m’a demandé «mais pourquoi nous quittez-vous?». Que répondre quand on se sent pousser des ailes, avec la preuve vivante que l’on a pris la bonne décision?

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