Opinion

La télévision perpétue le mythe des «peuples arriérés»

Avec «Rendez-vous en terre inconnue», France Télévisions fait vivre à une célébrité une expérience de vie chez un peuple vivant à l’écart de la mondialisation. L’émission se veut éthique, irréprochable. Mais, en coulisses, la réalité est tout autre. Par Lionel Gauthier, assistant au Département de géographie de l’Université de Genève

Les peuples «exotiques» sont à la mode à la télévision. De plus en plus d’émissions, du documentaire à la téléréalité, partent à la rencontre des Dogons, des Zarapas ou des Papous. La plus emblématique de ces émissions est sans doute Rendez-vous en terre inconnue. Diffusé deux à trois fois par an depuis 2004 sur France Télévisions, ce programme illustre les travers de ces démarches télévisuelles.

Rendez-vous en terre inconnue est construit autour de la rencontre entre une célébrité française, qui ignore où l’emmène l’animateur Frédéric Lopez, et un peuple vivant à l’écart de la mondialisation et dont le mode de vie paraît menacé. Cette rencontre se déroule sur une quinzaine de jours, pendant lesquels la célébrité est accueillie par une famille dont elle partage le quotidien.

L’émission de Frédéric Lopez se distingue des autres programmes du même registre par une revendication éthique. Si cette émission cherche à divertir, elle cherche aussi à faire prendre conscience aux téléspectateurs que la culture qu’ils découvrent est menacée. Le site web de l’émission comporte ainsi une rubrique décrivant «les enjeux de l’expédition» de chaque numéro. Par ailleurs, l’animateur aurait décliné pour des raisons éthiques diverses propositions d’achat du concept. Il s’explique sur le site Lepost.fr : «Parce que je veux pas que le monde entier aille emmerder les Korowaï! Moi je sais comment on fait l’émission, dans quel contexte, avec quelle éthique, comment on brûle nos déchets ou notre PQ sur place. Je maîtrise globalement notre «empreinte bio-documentaliste». En vendant le concept, je perds la gestion du projet: je ne sais pas dans quelles conditions ils vont se rendre sur place».

Emission «humaniste mais pas humanitaire» selon Frédéric Lopez, Rendez-vous en terre inconnue apparaît comme un programme éthiquement irréprochable. Ses coulisses révèlent toutefois que l’émission est un documentaire qui frôle souvent la fiction, qu’elle repose sur une mise en scène, et qu’elle présente une image biaisée des peuples qu’elle visite. En atteste en tout en cas le témoignage de José (prénom d’emprunt), qui a suivi le tournage du prochain numéro, qui sera diffusé le 14 septembre et dans lequel l’acteur Gérard Jugnot rencontre les Chipayas (peuple de l’altiplano bolivien). Déçu par le déroulement du tournage, José a contacté le Département de géographie de l’Université de Genève. Que nous dit-il de la mise en scène de Rendez-vous en terre inconnue?

Crédibilité

Si l’habit ne fait pas le moine, dans une fiction les costumes participent grandement à la crédibilité des personnages. Ainsi, pour que les Chipayas soient crédibles, la production insista pour que ceux-ci portent leurs vêtements traditionnels, normalement réservés aux jours de fête, pour toute la durée du tournage, même lors de travaux salissants. Cet épisode rappelle, à un degré moindre toutefois, la polémique déclenchée autour de Perdido en la tribu, programme de téléréalité espagnole, au cours duquel une famille est envoyée vivre le quotidien d’un peuple isolé. L’émission fut en effet accusée par la Commission espagnole d’aide aux réfugiés de manipulation pour avoir présenté le peuple San de Namibie comme un peuple «primitif». Alors que dans leur vie quotidienne, les San portent jeans et t-shirts, ils apparurent presque nus à l’écran.

Pour que l’isolement d’un peuple soit manifeste, le décor est essentiel. Ainsi, le lieu de vie des Chipayas subit des modifications. Ceux-ci vivent la moitié de l’année dans un village aux maisons rustiques et l’autre dans des estancias, exploitations agricoles en plein désert formées de cabanons en boue séchée. Les estancias étant bien plus pittoresques, les protagonistes y furent déplacés, alors que le moment du tournage correspondait à la période de vie au village. Mais le travail sur le décor ne s’arrêta pas là. La production prit aussi soin de dissimuler tous les éléments de modernité: du téléphone satellite aux récipients en plastique.

A la manière d’une fiction, Rendez-vous en terre inconnue s’appuie sur un scénario. Ce dernier prévoit du rire, des émotions, des discussions sérieuses (par exemple sur la possible disparition du mode de vie des hôtes), la participation de la célébrité aux travaux (forage d’un puits et marquage des cochons dans le cas de Gérard Jugnot), des fêtes traditionnelles, etc. Il faut qu’en quinze jours un maximum d’activités soit montré, quitte à s’arranger avec la temporalité. Et un bon scénario ne serait pas achevé sans happy end. Pour ce numéro, la production avait prévu de clore le tournage par une surprise aux deux hôtes de Gérard Jugnot: leur permettre de découvrir le lac Titicaca, territoire de leurs ancêtres. Seulement, cette surprise n’eut pas l’effet escompté. La présence de l’équipe de tournage avait en effet mis à mal l’équilibre de la communauté. Les hôtes de Gérard Jugnot étant soupçonnés de s’être enrichis, ceux-ci, gênés, ne souhaitaient pas participer à cette excursion. Mais, indispensable au scénario, le happy end eut quand même lieu.

Réel

Que Rendez-vous en terre inconnue soit mise en scène n’est pas un problème en soi. Ce qui pose problème, c’est qu’en tant que documentaire, l’émission bénéficie d’un effet de réel qui invite les téléspectateurs à assimiler à la réalité ce qu’ils voient à l’écran.

Les quelques manipulations décrites jusqu’ici ne semblent pas particulièrement graves. Elles démontrent toutefois que les concepteurs de l’émission prennent des libertés avec la réalité, afin de donner de leurs hôtes une image conforme aux attentes supposées des téléspectateurs. Cette image qu’ils construisent est celle de peuples «primitifs», vivant dans une sorte d’état de nature qui rappelle le mythe du bon sauvage. Ces peuples apparaissent à l’écran comme les derniers témoins d’un monde meilleur en train de disparaître. Pour construire cette image, les concepteurs de Rendez-vous en terre inconnue n’hésitent pas à expliquer aux intervenants que dire et comment se comporter. Ainsi, lors du tournage en Bolivie, un Chipaya évoqua les problèmes que sa communauté rencontre face au changement climatique, et en particulier les fortes sécheresses des dernières années qu’il attribue pour partie aux pollutions émises par les pays riches. Il se vit répondre qu’il ne devait pas se poser en victime, que ce serait mauvais pour l’émission, car le téléspectateur zappera s’il se sent attaqué. On lui expliqua qu’il ne fallait pas parler de choses tristes, que le but de l’émission est de montrer leur côté combatif et créatif, la façon dont ils parviennent à trouver toujours une solution aux obstacles imposés par la nature.

Prisme occidental

Le témoignage de José est corroboré par Frédéric Lopez lui-même lorsqu’il évoque la préparation de la rencontre entre Zazie et les Korowai: «Le rédacteur en chef a passé près de deux mois avec eux. Il nous appelait régulièrement en nous disant que les Korowai souhaitaient réellement connaître notre «monde». Ils lui ont demandé de montrer des images. Mais que pouvait-on leur montrer? Cela m’a posé un véritable cas de conscience. Sans faire de rétention d’information, nous ne voulions pas avoir été, un jour, déterminants dans leur choix de quitter la forêt. Nous avons donc décidé «d’oublier» les photos à Paris.» Les concepteurs de l’émission semblent s’arroger le droit de décider ce qui est bon ou pas pour leurs hôtes et leur assignent une identité: celle de peuples «arriérés» et incapables de résister aux mirages de la société de consommation.

Cette anecdote montre aussi que les intentions des concepteurs de Rendez-vous en terre inconnue sont bienveillantes. Les 13 numéros déjà tournés manifestent un intérêt sincère pour ces peuples. Par rapport aux autres émissions du même type, celle-ci apparaît de loin comme la plus respectueuse. Cependant, l’émission pose sur ces peuples un regard condescendant. Elle les regarde comme un adulte regarde un enfant, louant ses qualités tout en gardant à l’esprit son immaturité.

A la décharge de Frédéric Lopez et de son équipe, peut-on imaginer un documentaire complètement neutre qui montrerait une réalité sans que la caméra soit influencée par les attentes supposées du public ou les préjugés du producteur? Sans doute pas. En revanche, expliciter ses procédés de mise en scène permettrait à cette émission d’être plus en accord avec ses ambitions éthiques.

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