C'est avec plaisir que j'ai accepté de célébrer les mérites de Monsieur Jean-Claude Juncker à l'occasion de la remise de la médaille d'or de la Fondation Jean Monnet à ce grand Européen. Ce qui fait la force de M. Juncker, c'est qu'il est, pour utiliser une expression à la mode, un parfait exemple du «soft power».

Cette forme de pouvoir ne se fonde pas sur la puissance militaire ou économique mais sur la capacité de convaincre, d'agir en fonction de principes et de susciter l'empathie. [...] Le «soft power» est œuvre d'intelligence, de conviction et de patience.

Commençons par la patience. [...] Votre longue présence à la tête du gouvernement luxembourgeois est l'expression de la confiance de vos concitoyens dans votre action tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de votre pays. Vous avez vécu 26 ans de conseils bruxellois. Vous avez à votre actif 13 ans de sommets européens. Ce qui vous fait dire avec le sourire que vous êtes «le dernier survivant de Maastricht, avec l'euro!». Mais derrière l'humour, il y a une autre réalité qui a d'étroits rapports avec vos convictions européennes et votre intelligence politique.

Vous êtes non seulement le survivant de Maastricht mais aussi l'un de ses pères fondateurs. Or ce traité a été un pas décisif de la construction européenne.

Mais vous avez aussi été un acteur clé de la mise sur pied du Pacte de stabilité accompagnant l'union économique et monétaire. Cette réforme, vous avez su la mettre en place à la faveur de la dernière présidence luxembourgeoise. Une présidence dont tous les experts, y compris les esprits les moins bienveillants, reconnaissent qu'elle fut marquée du sceau de l'excellence.

La première ambition de l'Union européenne est d'assurer la paix en Europe par la prospérité des peuples du Continent et le partage des valeurs communes.

Cet objectif est noble et il a largement abouti. A cause de cela, nous répétons en toutes circonstances à nos compatriotes que, en dehors de la question de notre propre adhésion, nous devons respect et amitié à cette grande ambition réussie qu'est l'Union européenne. Sans elle, on a peine à imaginer notamment ce qu'aurait vécu l'Europe après l'effondrement du bloc soviétique.

Mais l'Europe se construit, comme toute œuvre humaine, par des actes, des succès, des demi-succès et parfois des insuccès. L'un des vecteurs des succès européens est la stratégie de Lisbonne, dont vous êtes un fervent partisan, en faveur de l'éducation, de la recherche, de l'innovation.

Au cours de ces longues années de responsabilités européennes, d'engagement civique en faveur de la construction européenne, vous avez acquis une stature qui a fait que, tout bien considéré, vos collègues vous ont appelé à la présidence de l'Eurogroupe. Cette fonction vous place au centre du typhon économique et monétaire de cette année 2008.

Or dans une tempête comme celle-ci, il y a plusieurs voies d'action possibles. Et parfois même la possibilité de s'agiter plutôt que d'agir. Mais quand j'observe votre manière de conduire l'Union monétaire en cette période, c'est au capitaine d'un roman de Joseph Conrad que je pense, roman qui s'intitule précisément «Typhon». Alors que la panique s'est emparée de l'équipage et des passagers sur le rafiot qui croise dans les eaux de la mer de Chine, les regards se tournent vers le vieux capitaine, solide au milieu des déchaînements de la nature. Et on l'entend murmurer: «continuer... braves gens... faire confiance... aux machines...». Et lentement la sérénité revient sur le bateau. Parce que la confiance passe par cet homme et sa sagesse.

Pour moi, ce roman en dit plus sur les qualités d'un manager, d'un responsable politique que beaucoup de théories que l'on peut apprendre dans des écoles spécialisées.

Et je crois que vous êtes dans la période actuelle l'un de ces capitaines qui peut restituer la confiance aux citoyennes et citoyens européens qui espèrent. Vous avez le sens de la médiation. Il se manifeste notamment lorsque les ego des puissants s'affrontent.

Mais vous n'oubliez pas pour autant votre amitié pour les gens ordinaires, une amitié basée sur le sens du dialogue social et le respect de la dignité de l'homme. Vous aimez le dialogue, autant avec les grands de ce monde, par nécessité, qu'avec les étudiants et les écoliers luxembourgeois qui aiment vous rencontrer

Avec Jacques Delors, vous pourriez dire: «On a essayé de bâtir une Europe où il y a un équilibre entre la compétition qui stimule, la coopération qui renforce et, c'est notre point faible, la solidarité qui unit.» Mais tout autant que l'exigence de solidarité, c'est le souci de la paix qui motive votre engagement.

L'Union européenne, je l'ai déjà dit, est d'abord un projet en faveur de la paix. Dans ce projet, les petits pays du Benelux ont joué un rôle moteur. Ces pays qui ont si souvent été ballottés par les vents de l'Histoire, ont voulu que l'Europe échappe à la fatalité qui faisait d'elle jusqu'alors un vaste champ de bataille.

Robert Schuman, dont la mémoire reste vivante en Europe, n'est-il pas né en 1886 à Clausen, au Luxembourg, d'une mère luxembourgeoise et d'un père lorrain?

N'a-t-il pas vécu son enfance et sa jeunesse à Luxembourg avant de devenir avocat à Metz et l'un des pères de l'Europe? Grâce à lui et à tant d'autres, la construction européenne a mis fin à l'ère des batailles européennes.

Aux jeunes générations qui ne valorisent peut-être pas à sa juste mesure cet état de paix, vous dites, sans faire de reproches: «Qui n'a pas connu ce qu'est la guerre ne peut mesurer ce qu'est la paix».

L'Union européenne est incontestablement une histoire à succès, même si beaucoup d'Européens ne s'en rendent pas compte, y compris nombre de mes compatriotes.

Mais, à côté de l'Union européenne, plus modestement, d'autres organisations contribuent aussi à la prospérité et à la stabilité de notre continent que ce soit le Conseil de l'Europe, l'OSCE ou l'AELE pour n'en citer que quelques-unes. Ces organisations sont nécessaires.

Certains Etats ont aussi décidé de ne pas adhérer à l'Union mais ils veulent contribuer à l'édification d'un continent stable, sûr et prospère. C'est la voie qu'a choisie le peuple suisse. En faisant ce choix, dicté par les circonstances, la Suisse ne choisit pas la voie de l'isolement. Au contraire, et d'une certaine manière, c'est en Suisse que le débat européen est le plus fréquent du fait des votations populaires qui accompagnent chaque pas de rapprochement.

Mais nous agissons aussi. La Suisse investit des milliards pour favoriser le trafic entre le nord et le sud de l'Europe en construisant des lignes ferroviaires à travers les Alpes.

Nous sommes membres de l'OSCE et du Conseil de l'Europe. Nous participons aux efforts de paix et de reconstruction dans les Balkans et nous contribuons à la réduction des disparités économiques et sociales au sein de l'Union élargie en soutenant les Etats ayant nouvellement adhéré à l'Union européenne.

Les exemples de la Suisse et du Luxembourg illustrent bien la diversité du devenir européen: deux des petits pays insérés au cœur de l'Europe qui ont choisi des voies différentes. Le Luxembourg, membre fondateur de l'Union, «vedette rapide de l'Union» comme vous le dites parfois, et la Suisse, au centre géographique de l'Union, intimement liée à elle, mais sans en être membre. [...]

Le respect de cette pluralité, des choix démocratiques des peuples, est très important. Je suis convaincu que vous partagez ce sentiment. Votre amitié et votre compréhension pour mon pays l'ont maintes fois démontré.

Comme vous l'avez déclaré un jour: «Il faut essayer d'imaginer d'autres types de relations, d'autres intimités par rapport à l'Europe que la seule adhésion.» De nombreux Etats, dont beaucoup issus de l'éclatement du bloc soviétique, attendent à la porte de l'Europe. Il n'est pas sûr que tous pourront adhérer, mais il est essentiel de leur offrir une alternative valable, ceci dans l'intérêt de l'ensemble du continent.

Poursuivant la voie bilatérale qu'elle a choisie pour ses relations avec l'Union, la Suisse continuera dans tous les cas de figure à être un partenaire fiable assumant ses responsabilités en Europe et participant de manière solidaire avec l'Union européenne à l'édification d'un continent stable et prospère. Elle l'a montré, notamment lors de la crise financière de cet automne. [...]

Les fondateurs de l'Europe seraient fiers de voir ce qui a été accompli. Comme le disait Rainer Maria Rilke, un auteur particulièrement cher à mes compatriotes parce qu'il a habité longtemps en Valais: «Qu'une chose soit difficile doit nous être une raison de plus pour l'entreprendre». Cette maxime, vous l'avez faite vôtre, vous qui vous êtes toujours battu avec ferveur pour faire progresser la construction européenne, quelles que soient les inévitables difficultés qui l'accompagnent. [...] Je souhaite de tout cœur que vous continuiez à œuvrer avec autant de conviction et d'énergie en faveur de l'idéal européen! Puisse votre engagement servir d'inspiration aux générations actuelles et futures!

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