A quoi ressemblera Le Temps de demain? Avouez-le. Si elle n’était pas taboue, vous auriez plutôt posé cette question: Le Temps existera-t-il encore dans 25 ans?

Les journalistes le savent bien: les médias sont mortels. Depuis 2003, plus de 70 titres ont disparu en Suisse, selon la Fondation Mercator Suisse. Les revenus publicitaires ont basculé vers les grandes plateformes américaines au détriment des éditeurs locaux, les réseaux sociaux (américains aussi) sont devenus la porte d’entrée des médias qui y ont été siphonnés, nos fils d’actualité alignent sans distinction mèmes, publicités et articles de qualité, les algorithmes et systèmes de recommandation ont segmenté les audiences, les meilleurs contenus sont noyés dans des océans mondiaux de désinformation, et le journalisme coûte toujours plus cher à produire. La loi sur les médias qui aurait pu apporter un peu d’air au secteur a été balayée en février 2022. Et voilà que la transition numérique touche désormais le cœur du journalisme: la production de contenus automatisée via des robots conversationnels de type ChatGPT!

Les IA peuvent aussi pousser le bon journalisme

C’est le premier risque qui inquiète toutes les rédactions. Certes, cette «intelligence artificielle» qui a intégré des pans entiers du web (sans jamais payer de droit d’usage) ne fait que régurgiter des enchaînements de mots fondés sur leur fréquence: ChatGPT ne «comprend» rien, ne «pense» pas, ne cherche pas la vérité. Il s’abreuve de ce que d’autres ont écrit, sa qualité reflète celle des sources qui l’ont entraîné (et qu’il ne cite jamais): au mieux, c’est un miroir de l’état du discours public, au fonctionnement opaque.

Mais le doute est grand. Les chatbots peuvent produire à la demande des synthèses détaillées à partir de chiffres, réécrire avec un ton journalistique des communiqués officiels… et inventer des contenus de A à Z. Le centre d’études américain Poynter a monté en quelques minutes tout un site d’actualité avec un faux éditorial, de fausses interviews, de faux profils de journalistes, et même de fausses lettres de lecteurs. En bonus, un code pour mettre en ligne le faux site. Les générateurs d’images type Dall-E complètent le tableau, cauchemardesque.

Potentiellement un univers surpuissant de manipulation, de désinformation et de complotisme, peuplé de deepfakes, de contenus dangereux. «Ce pourrait être désastreux pour le journalisme, ne tombons pas dans le même piège qu’avec les réseaux sociaux», supplie Emily Bell, la fondatrice du Tow Center for Digital Journalism, sentinelle de l’Université Columbia. Aux Etats-Unis, Buzzfeed a cependant annoncé qu’il l’utiliserait pour monter ses célèbres quiz. Le site CNET y a eu recours sans rien dire – il a même dû rectifier des dizaines d’articles de sa rubrique Votre argent, pleins d’erreurs. Et en Europe, l’éditeur allemand Axel Springer a officiellement déclaré le premier, qu’il allait supprimer des postes en raison des générateurs de textes. Alors? Comme souvent, la nuance ne nuit pas. Testons!

Hello ChatGPT. Est-ce que tu vas prendre le travail des journalistes?

«Je ne suis pas conçu pour remplacer le travail des journalistes. Mon but est de fournir des informations, des explications et des réponses aux questions des utilisateurs. Je peux aider à traiter des données et à analyser des tendances, mais mon travail est complémentaire à celui des journalistes et non substitutif. Les journalistes ont un rôle important à jouer dans la collecte, la vérification et la présentation d’informations, ainsi que dans la narration de l’actualité de manière concise et compréhensible pour le grand public.»

Comment un quotidien devrait-il évoluer pour conserver ses lecteurs dans le futur?

«Il doit s’adapter aux changements dans les habitudes de consommation de l’information et rester pertinent pour son public. Voici quelques suggestions. Adopter une stratégie de publication multiplateforme pour toucher un public plus large, y compris les jeunes générations. Fournir des contenus de qualité avec un traitement approfondi et une analyse rigoureuse, en évitant erreurs et approximations: les journalistes doivent être crédibles et fiables. Personnaliser les contenus: les journaux peuvent utiliser les données qu’ils collectent pour fidéliser les lecteurs en proposant des sujets qui les intéressent. Favoriser l’interaction avec les lecteurs. Proposer des offres d’abonnement attractives… »

Souvent lénifiantes, on le voit, les réponses des IA sont tout de même aussi bien utiles pour générer du brainstorming. Si des IA interviennent déjà dans la couverture d’élections ou de résultats de sports dans de nombreux médias, elles ont jusqu’ici été surtout utilisées pour personnaliser des offres d’abonnement, des paywalls. «Elles marchent assez bien pour des sujets dont la qualité d’information et d’écriture n’est pas si importante, estime Tommaso Venturini, professeur associé au Medialab de l’Université de Genève – les procédures d’héritage, l’histoire de Genève, comment on se pacse… Si j’étais Le Temps, je ferais tout pour investir dans des contenus de très grande qualité. Les IA feront très bien du copier-coller d’agences de presse, dont on a encore besoin; mais elles ne peuvent pas commenter, interpréter, investiguer, interviewer un acteur de l’actualité».

Si on reprend le premier numéro du Temps, du 18 mars 1998 (en PDF sur notre site), ni l’interview roborative de Pascal Couchepin ni le commentaire apitoyé sur la pénurie de natels chez les diplomates n’auraient pu être rédigés par un robot. La réponse est probablement plus mesurée pour l’article sur les résultats de Novartis – les data constituant le fonds de commerce des IA.

A l’avenir en plus de synthétiser des tableaux ou des communiqués ou de traduire des contenus venus de l'autre bout du monde, elles pourraient aussi aider à repérer des tendances sur les réseaux sociaux – comme le fameux «sentiment», associé à l’état d’une opinion publique. Elles peuvent participer à l’identification de fake news, en analysant en masse les métadonnées de contenus; enfin elles sont indispensables pour l’Osint, le renseignement provenant de sources ouvertes. Clairement, les IA peuvent aussi apporter un vrai plus au journalisme.

Confiance et transparence, le secret du renouvellement

Le deuxième grand défi pour la presse de demain sera de renouveler ses audiences. «Près de 40% de la population est aujourd’hui chroniquement sous-informée, deux fois plus qu'en 2009, s’inquiète l’expert en éducation aux médias Jean-Claude Domenjoz sur son blog, citant les annales de la qualité des médias (Fög, Université de Zurich). C’est particulièrement marqué chez les jeunes. Les quatre cinquièmes des 16 à 29 ans (78%) sont aujourd’hui très éloignés du journalisme d’information (47% en 2009).» En ajoutant les personnes qui privilégient les plateformes des médias internationaux, «ces deux profils très éloignés de l’actualité nationale et régionale concernent aujourd’hui 66% de la population».

L’anglophonie galopante et l’accès à la presse mondiale ont ôté une couche de protection à la presse intermédiaire, abonde Tommaso Venturini, de l’Université de Genève. «On a remarqué que plus les sources d’information sont nombreuses, plus la minorité des sources qui capturent la majorité de l’attention est petite. On se dirige vers quelques médias mondiaux hypervisibles et très puissants, une pléthore de tout petits médias locaux ou très spécifiques, la difficulté se posant pour les actuels médias intermédiaires. La presse régionale et locale, déjà en crise, va l’être encore plus. Or c’est cette presse généraliste intermédiaire qui est fondamentale comme chien de garde de la démocratie». Pour le chercheur, la Suisse ne pourra pas faire l’économie d’un financement accru pour ses médias, qu’il soit public ou qu’il passe par des fondations (comme Le Temps).

Le constat n’est pas aussi sombre dans les écoles où mijote le journalisme de demain. «L’exigence de confiance est grande, explique Nathalie Pignard-Cheynel, professeure en journalisme numérique à l’Académie du journalisme et des médias, coautrice d’un rapport sur les jeunes publics à destination du Temps et membre de son conseil consultatif. On l’a vu avec le covid et au début de la guerre, en période de crise, les jeunes savent qu’il y a des endroits plus sûrs que d’autres pour s’informer, et les médias de qualité ont vu leurs audiences exploser». Pour elle, il faut renforcer la transparence des sources – par exemple avec des liens hypertextes, un service indispensable rendu à la communauté. «Les lecteurs veulent aussi savoir pourquoi telle personne est interviewée et pas telle autre, quels sont les intérêts et appartenances des personnes qui écrivent. Les attentes sont immenses.» On en déduirait presque, avec un élan d’optimisme, que la presse de qualité pourrait bien avoir là une vraie carte à jouer en capitalisant sur sa différence: des informations vérifiées, mises en perspective, bien racontées, avec une confrontation honnête des points de vue.

Déjà, le datajournalisme, les podcasts, les vidéos, ou les infolettres développent l’actualité autrement, en coexistant parfois avec des formes plus classiques – comme au Temps. Le Financial Times (1,3 million d’abonnés, 26 millions de visites par mois) a fait sensation avec son People you may know, un documentaire de 18 minutes sur l’usage des données privées en période de covid. «Les vaisseaux amiraux ont lancé de petites équipes dédiées pour aller plus vite, note encore Nathalie Pignard-Cheynel; je pense aux Décodeurs du Monde, au passage de médias traditionnels vers certains réseaux sociaux…» Journal papier ou pas, reportages immersifs dans un métavers, ou au contraire retour de formes low tech pour échapper à la domination des poids lourds américains ou chinois: demain, les formes auront changé; mais l’essence doit perdurer.

Prédire à quoi pourrait ressembler Le Temps en 2048: et si vous, vous nous disiez ce qui vous fait envie? Vous pouvez nous écrire à: hyperlien@letemps.ch

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