Quand ils obtiennent la reconnaissance de leur neutralité au Congrès de Vienne de 1815, les Suisses admettent formellement qu’elle soit vue «dans l’intérêt général de l’Europe». A leur souhait, accepté, de se tenir en marge des conflits, s’ajoute donc un aspect géopolitique: leur territoire constituera une zone inviolable par les puissances rivales, en particulier la France, principale visée. Les vainqueurs de Napoléon précisent que les Confédérés auront la charge de défendre ce territoire, redessiné par Vienne pour les besoins de la cause. La neutralité a donc deux sources: la volonté propre des Suisses de ne pas faire la guerre, et la volonté des Européens de poser entre eux, pour leur intérêt mutuel, un espace de non-belligérance.

Ces deux sources ont cohabité tant bien que mal, y compris durant les deux guerres mondiales. Au long de ces épreuves toutefois, l’inspiration nationale de la neutralité a prévalu sur sa source extérieure, cet «intérêt général de l’Europe», qui n’a plus été invoquée, ni par les acteurs politiques suisses, ni par les acteurs européens occupés à s’unir et à se reconstruire. La neutralité suisse est ainsi devenue une affaire purement suisse, imperméable aux changements du contexte territorial et géopolitique du voisinage et des alliances. Elle est pour beaucoup dans le refus d’un rapprochement avec l’Union européenne, elle imprègne et oriente la politique extérieure telle une sœur jumelle de l’indépendance.

Une Suisse seule dans sa neutralité

La neutralité est liée à la guerre. Sa substance sur l’espace suisse – le refus de s’en mêler, le refus d’alliances, le refus de conquête – a l’âge de la défaite de Marignan (1515) et des horreurs de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Et tout se passe comme si cette substance, formalisée dans le traité de 1815 et valorisée jusqu’au milieu du siècle dernier, transcendait la matérialité des frontières et des dangers, comme si la guerre refusée restait toujours possible en Suisse en cas de défaillance du refus. Il s’agit donc de ne rien risquer qui puisse laisser quiconque soupçonner un relâchement. Utile, ou du moins exploitée par les belligérants lors des derniers conflits, la neutralité suisse n’est plus considérée «dans l’intérêt général de l’Europe», ni du monde si l’on se réfère à l’opposition répétée des puissances à son inscription pro forma dans les textes onusiens. Aucun pays ne l’empêche mais aucun ne la loue. Elle est un résidu des siècles belliqueux de l’espace ouest-européen, respecté comme se respectent tous les autres résidus identitaires des nations, mais non célébré comme une valeur utile à la collectivité internationale.

La Suisse est donc seule dans sa neutralité. Son argument historique est irréfutable. Son argument contemporain nécessite au moins une discussion, laquelle n’a plus d’autres protagonistes que les Suisses eux-mêmes puisque le reste du monde s’en fiche. On fera donc comme on pense. Mais que pense-t-on? Peut-on même penser quand la tradition nous colle si fort à la peau? Les exercices pratiques peuvent aider. On participe aux sanctions contre la Russie, coupable de violation du droit international du fait de son agression de l’Ukraine. La décision fait partie de la «politique de neutralité» laissée à l’appréciation du Conseil fédéral. Celui-ci, en réalité, n’a pas le choix: invoquerait-il la neutralité pour éviter les sanctions que la Suisse neutre se verrait sanctionnée à son tour. La neutralité d’une plaque tournante de la finance mondiale se voit imposer des limites qui trahissent le peu d’égards réservés au concept. Jusque-là, ça va, on fait avec et tant pis pour l’indépendance.

Adapter sa posture historique au monde

L’affaire des armes vendues à l’Allemagne pour équiper des chars Leopard promis à l’Ukraine est plus compliquée: faut-il en priver l’armée ukrainienne puisque le régime juridique de la neutralité interdit d’aider militairement un seul côté des combattants? Faudrait-il aussi fournir des armes à la Russie afin qu’un équilibre soit maintenu conformément au devoir d’impartialité de l’Etat neutre? Soulever la question frôle le ridicule. Mais n’est-ce pas alors la neutralité qui devient ridicule dans la situation présente?

Les divisions anciennes, cantonales, confessionnelles, culturelles qui ont instillé chez les Suisses le souci de ne pas se mêler des guerres des autres afin de rester unis se sont transformées au cours des siècles en un Etat accompli, fort et respecté. Il lui revient d’adapter sa posture historique au monde d’aujourd’hui: découpler l’indépendance et la neutralité afin que la première ne soit pas la victime ou l’otage de la seconde. En toute indépendance, la Suisse devrait pouvoir se proclamer dans le camp occidental qui est le sien moralement et se permettre d’agir en conséquence, y compris en laissant ses armes vendues servir aux objectifs qu’elle partage. Elle avait inventé la «neutralité différentielle» pour adhérer à la Société des Nations en 1921. Pourquoi pas désormais une «neutralité partenaire» dans l’obscure clarté cornélienne du monde actuel? Ignazio Cassis parle d’une «neutralité coopérative», c’est un pas.

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