La crise économique frappe brutalement les médias. Les volumes publicitaires ont diminué dès l’automne dernier, puis massivement au premier semestre 2009, en des proportions inconnues depuis soixante ans. Ce phénomène touche l’ensemble des pays industrialisés. Si la Suisse est moins atteinte que d’autres par le recul de l’activité économique générale, les médias font partie des secteurs les plus exposés, au même titre que la banque, l’horlogerie ou l’industrie d’exportation.

Crise paradoxale, il faut le souligner. Car jamais les médias n’ont eu dans l’histoire une audience aussi importante, tous supports confondus. Les plateformes numériques ont démultiplié leurs publics. Les journaux gratuits ont conquis rapidement des millions de lecteurs, notamment en Suisse, malgré les problèmes qu’ils peuvent rencontrer.

Mais l’industrie de l’information repose sur un modèle d’affaire particulier. Si les médias de service public, télévisions et radios, sont largement alimentés par la redevance, les médias privés sont financés en proportions infiniment plus importantes par les publicités commerciales et les offres d’emploi. Les revenus d’abonnements et des ventes au numéro représentent rarement plus du tiers du chiffre d’affaires d’un journal. Quant à l’information sur Internet, elle est pour l’essentiel d’accès gratuit, et les modèles économiques propres à rentabiliser ce nouveau canal sont encore en construction. C’est dire le rôle cardinal des recettes publicitaires dans la couverture des dépenses rédactionnelles, industrielles et commerciales nécessaires à la conception, à la fabrication et à la diffusion des journaux, et ceci depuis plus d’un siècle.

Le Temps n’échappe pas à cette situation. Son assise s’est pourtant consolidée au cours de sa jeune existence. Son audience s’est élargie, comme en attestent les derniers chiffres publiés par la REMP, l’organe indépendant chargé de mesurer le tirage et l’audience des médias publicitaires en Suisse. Il est lu chaque jour par 148 000 personnes. Notre site letemps.ch s’est entièrement renouvelé au début de l’année et enregistre des performances remarquables. Le Temps ne vit donc pas une crise d’audience, bien au contraire. Contrairement à beaucoup de ses confrères à travers le monde, il n’est pas frappé par la «double peine» d’une décroissance parallèle de ses recettes publicitaires et de son lectorat.

Il nous faut pourtant réagir. Vous avez été nombreux, cet été, à nous faire part de votre déception suite à la suppression ou à la diminution de différents services publiés dans les pages du journal: indices boursiers, programmes TV et radio, météo, programmes des cinémas, sudoku et mots croisés, bimensualisation du magazine Sortir.

Ces aménagements répondaient aux exigences d’économies qui se sont imposées dès le début de l’année. Nous avons entrepris la compression de notre pagination en poursuivant un seul objectif: développer la qualité des informations traitées chaque jour par notre rédaction et enirchir notre offre sur les supports numériques.

Cet effort n’est toutefois pas suffisant et nous devons aujourd’hui réduire nos charges salariales. Le plan de suppressions d’emplois annoncé ce lundi par la direction touche l’équivalent de 10 postes dans l’ensemble de nos départements, soit 7,5% de notre effectif. Une épreuve très douloureuse pour notre entreprise. Son impact a heureusement pu être réduit grâce à des réductions volontaires du temps de travail de plusieurs collaborateurs, encouragées par un plan social conclu avec la Société des rédacteurs et du personnel.

A terme, il nous faudra sans doute également augmenter le prix de notre journal. Ce printemps, nous avons déjà porté le prix de vente de notre quotidien à 3 CHF en semaine et à 4,30 CHF le samedi, tout en ajustant, comme chaque année, celui de l’abonnement. Nous serons certainement contraints de relever de manière substantielle le prix de l’abonnement au Temps en 2010, persuadés que nos lecteurs sont conscients de la valeur de la qualité.

Ces décisions s’inscrivent dans un mouvement plus large de mutation de notre entreprise. La régénération de notre site letemps.ch en a été la première étape. Nous allons poursuivre notre développement sur les supports numériques, avec des accès mobiles facilités, une intensification de notre présence rédactionnelle en ligne et l’extension de nouveaux services, dont certains seront payants ou réservés à nos abonnés.

Une réflexion s’est également engagée, au sein de la rédaction, pour faire évoluer les contenus du journal, en augmenter la plus-value et la distinguer plus clairement du travail accompli sur le site.

Le premier effet de ces changements a été, en cette rentrée, la création d’une page quotidienne consacrée à la science et à l’environnement, des thèmes aujourd’hui majeurs dont de nombreux lecteurs nous réclamaient un traitement plus fouillé.

La crise est là, oui, avec aussi ses effets stimulants. Elle nous incite à mieux écouter vos besoins, vous qui nous lisez, dont les usages changent aussi vite que les technologies. Vous voulez que Le Temps vous accompagne sur tous les supports, à tout moment, en continuant d’assurer une sélection des informations pertinentes et un traitement journalistique toujours plus qualifié.

Des recettes publicitaires en baisse, des attentes en hausse: tel est le défi devant lequel nous sommes placés. Le Temps est né il y a onze ans du désir d’offrir un espace d’information, de réflexion et de débat aux francophones de Suisse épris de qualité et d’approfondissement. Si les modes de diffusion de l’information et le contexte économique ont été bouleversés durant ces années, notre ambition n’a pas changé. Aujourd’hui comme hier, elle reste au service de votre exigence.

Directeur et rédacteur en chef du «Temps».

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