Opinion

Il est temps de faire reculer Viktor Orbán, le pionnier du populisme

En s’attaquant à l’Université d’Europe centrale de Budapest, Viktor Orbán a sans doute fait un mauvais calcul. Donald Trump et les conservateurs européens ne pourront le suivre, estime le professeur Jan-Werner Müller, expert du populisme

En Europe, Viktor Orbán a été le premier populiste à prendre la tête d’un gouvernement. Depuis 2010, il a affaibli les contre-pouvoirs de la Hongrie, réduit le pluralisme des médias et créé un système de capitalisme de copains, les liens avec son parti devenant le garant du succès économique. Il a par ailleurs procédé à une forme d’automutilation nationale particulièrement préjudiciable dans le monde actuel: plutôt que de promouvoir l’enseignement et l’ouverture comme clés de la compétitivité globale, son gouvernement a considérablement réduit les budgets de l’éducation.

Sa dernière attaque contre l’Université d’Europe centrale (CEU en anglais) – fondée et financée par le milliardaire hongrois-américain George Soros – s’inscrit logiquement dans ce tableau d’ensemble: les institutions indépendantes et ouvertes faisant office de lieu de la pensée critique sont devenues indésirables. Pourtant, en Hongrie comme à l’étranger, la réaction contre la menace de fermeture de cette université nous montre en quoi les régimes populistes pourraient être vulnérables en raison de leurs propres erreurs de calcul – notamment sur la scène internationale.

Internationale antilibérale

Orbán affirme qu’il décidera de concert avec le gouvernement américain du sort de la CEU, car, selon une loi adoptée début d’avril, les «universités étrangères» en Hongrie doivent désormais être fondées sur des accords bilatéraux. L’idée d’Orbán, de toute évidence, était de pouvoir humilier Soros avec l’appui de Trump. Ce dernier n’est en effet pas un ami de Soros, un soutien de longue date des démocrates. Fan de la première heure de Trump en Europe, Orbán imaginait qu’il pourrait, avec le président américain, se présenter en tant que dirigeant d’une nouvelle internationale antilibérale.

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Or, personne à Budapest ne semble avoir noté qu’aux Etats-Unis les universités ne sont pas l’affaire du gouvernement fédéral. De même, aux Etats-Unis, les conservateurs ne souhaitent pas que les institutions américaines à l’étranger soient fermées – si la CEU devait s’en aller, comment les universités américaines à Beyrouth et en Bulgarie pourraient-elles rester? Même avec Trump, le Département d’Etat a protesté plus fortement – au moins initialement – que les institutions européennes.

Embarras des conservateurs européens

Le régime mis en place par Viktor Orbán a par ailleurs été jusqu’ici protégé des critiques extérieures du fait qu’il est membre du Parti populaire européen (PPE), un parti proeuropéen réunissant la grande famille des démocrates-chrétiens. Helmut Kohl a déclaré un jour que les démocrates-chrétiens n’avaient pas construit l’Europe pour l’abandonner aux socialistes – ce qui voulait dire que pour s’assurer une large majorité au Parlement européen, le PPE doit être capable de réunir le plus grand nombre de partis. Les bouffonneries d’Orbán – autoritarisme à la maison et rhétorique agressive contre la politique des réfugiés d’Angela Merkel à l’étranger – ont souvent froissé ses relations avec le PPE. En fin de compte, après l’avoir un peu réprimandé, le PPE s’est toutefois toujours rallié à lui.

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Mais l’attaque contre la CEU – et la campagne nationale menée dans le même temps contre l’UE sous la bannière «Stoppons Bruxelles» – pourrait en fin de compte changer la donne. Un eurodéputé luxembourgeois a ainsi appelé le parti d’Orbán à «partir, simplement partir». Joseph Daul, le chef français du PPE, a pour sa part récemment affirmé qu’il était prêt à se brûler les mains pour son ami Viktor. Mais si la pression paneuropéenne devenait trop forte – samedi et dimanche des milliers de manifestants à Budapest défilaient en scandant «Europe, Europe!» – le PPE pourrait finir par abandonner le leader hongrois. Quant à Angela Merkel, face aux attaques de son rival Martin Schulz, un proeuropéen reconnu, elle sera incitée à prouver son soutien aux valeurs européennes en se débarrassant d’Orbán.

Le «Huxit» est une menace dans le vide

Les populistes cherchent le conflit – ils prospèrent dans le «Kulturkampf» et, en ce sens, peuvent effectivement bénéficier d’une certaine opposition. Mais cette opposition ne doit pas devenir trop forte, les conflits doivent être contenus. Contrairement à ce que suggère Orbán (ou plutôt ce qu’il cherche à créer dans le cadre de sa campagne anti-Bruxelles), la Hongrie n’est en aucun cas un pays d’eurosceptiques. La CEU est un symbole d’intégration dans l’UE et plus généralement dans l’Ouest.

Lorsqu’ils ont rejoint l’Union, les citoyens de l’Europe de l’Est pensaient qu’ils étaient enfin à l’abri de l’autoritarisme. Voilà ce qui permet aux «outsiders» d’exercer une pression sur le gouvernement; le «Huxit» est une menace dans le vide, les Hongrois ne veulent pas être le mouton noir de l’Europe. Contrairement à l’opinion communément admise en Europe depuis peu, les populistes ne triomphent pas toujours. Orbán pourrait se montrer bien plus vulnérable qu’il n’y paraît si les démocrates libéraux rassemblent la volonté politique nécessaire.


* Jan-Werner Müller, professeur de sciences politiques à Princeton et, en mars de cette année, membre de l’Institute of Advanced Studies à l’Université d’Europe centrale à Budapest

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