opinions

Le temps long du Printemps arabe

Amnésique et impatiente, notre époque pousse vers un storytelling passant du jour au lendemain de l’optimisme irréaliste (le «printemps arabe») au pessimisme tout autant excessif («l’hiver islamiste»)

Dans sa riche et troublante enquête sur l’après-Seconde Guerre mondiale, Savage Continent, l’historien Keith Lowe remarque que, durant les années qui suivirent ce conflit, l’Europe était un continent «sans institutions, où la loi et l’ordre étaient virtuellement non existants», et où, partout, régnaient «la fragmentation des communautés, la suspicion entre les voisins et la vengeance». Alors que le lendemain des révoltes arabes de 2011 se révèle, sans réelles surprises, tout autant tragiquement conflictuel, il est ­important de replacer les soubresauts de cette actualité événementielle, sans cesse télescopée, dans une perspective historique et comparative. Si «le miracle européen» – celui-là même qui a notamment permis la remarquable transformation sociale et économique de l’Allemagne – a pu voir le jour, il n’aura connu ce cheminement que sur une longue période et après avoir fait l’expérience de cette violence et de cette anarchie dont Lowe évoque le souvenir.

Indéniablement, le conflit militaire intra-étatique dont émergeait l’Europe en 1945 était de nature quantitativement et qualitativement différente des situations civiles post-autoritaristes qui situent le référentiel initial du Printemps arabe – à savoir les chutes successives des présidents tunisien, égyptien, libyen et yéménite entre janvier 2011 et février 2012, ainsi que le soulèvement encore en cours contre le chef de l’Etat syrien –, et les systèmes européens en reconstruction étaient bien mieux équipés que ceux actuellement en mutation en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, ayant auparavant fait l’expérience d’une démocratie qui n’avait été que suspendue durant les années de guerre, là où elle doit être établie dans le monde arabe. Pour autant, les ravages de décennies d’autoritarisme et leur impact sur un tissu social arabe atrophié, qu’ils auront, au final, soumis à un arbitraire toujours plus normalisé, ne sont, en termes de psychologie sociétale, en réalité guère éloignés du traumatisme européen.

C’est donc bien dans une logique de longue durée braudelienne – traversée d’inévitables conflits, règlements de comptes, divisions, avancées, reculs et, ultimement, ajustements – qu’il aurait fallu, dès le départ, lire les soulèvements arabes d’il y a seulement deux ans et demi. Trop souvent amnésique de l’Histoire et impatiente avec la complexité, notre époque nous aura, au contraire, poussés vers un storytelling passant du jour au lendemain de l’optimisme irréaliste (le «printemps arabe») au pessimisme tout autant excessif («l’hiver islamiste»), les deux souvent teintés de néo-orientalisme romantique ou culturaliste. Arc-boutés sur les analogies trompeuses (l’exemple turc, l’obsolescence de l’architecture Sykes-Picot), nous aurons aussi manqué les deux dimensions clefs des transformations en cours, à savoir le besoin d’Etat et la nature changeante de l’environnement actuel.

Aussi, il importe de replacer la division croissante en Tunisie, le conflit civil naissant en Egypte, celui en état avancé en Syrie ainsi que l’insécurité persistante en Libye et au Yémen dans le contexte plus large de construction de l’Etat. Comprenons qu’il n’y a pas d’exceptionnalisme arabe autre qu’une accumulation historique de dystrophies coloniales et postcoloniales auxquelles seule la mise en place autogérée d’institutions instaurant une interface dédramatisée et apaisée entre citoyens et autorités apportera un début de résolution. De même que cela a été le cas avec les transitions en Amérique latine durant les années 70 ou celles entamées (et encore en cours) en Europe de l’Est à la fin des années 80, la transformation de sociétés est une série de développements complexes qui perdure au moins une génération, et les premières années de ces processus tombent invariablement sous le coup de l’instabilité.

Une telle réalisation – requise en sciences sociales et utile pour le policy-making – ne doit pas cependant sombrer dans l’indulgence, notamment au sein de la région moyen-orientale et nord-africaine. En effet, les transitions de ce début de XXIe siècle apportent leur lot de complexité additionnelle et requièrent, en conséquence, une capacité de réponse plus élevée. Parmi ces dimensions nouvelles, la mondialisation – celle-là même qui permet aux réseaux sociaux de faire tomber un président, mais aussi à n’importe quel terroriste doté d’un iPhone, d’un sac à dos et d’un compte Gmail de frapper de par le monde –, la grammaire désormais transnationale des relations internationales, qui est exploitée avant tout par les acteurs non étatiques, et l’accélération des attentes des citoyens élèvent conjointement le niveau de difficulté auquel font face les transitions arabes en cours.

A cela s’ajoute l’absence de l’équivalent d’un plan Marshall – inconcevable pour des économies américaines et européennes toujours aux prises avec la crise financière mondiale de 2008 – qui aurait peut-être permis aux économies de la région de se remettre en marche. Et, de fait, mis à part les programmes de coopération technique, l’accompagnement international des transitions n’a pas encore réellement eu d’impact. L’on peut ainsi croire que l’imprévisibilité de ces questions n’est également pas étrangère à l’essoufflement de la politique extérieure américaine au Moyen-Orient et à l’attentisme européen.

Dans ce concert ambiant de désenchantement, la crise égyptienne est une affaire mauvaise, en particulier si elle venait à empirer ou à générer un mimétisme en Tunisie où les islamistes et les libéraux sont en opposition de plus en plus volatile. S’ajoutant à l’aggravation du conflit en Syrie au cours des derniers mois, elle diffère surtout l’avènement de ce précédent succès de libéralisation politique dont la région a tant besoin. Au final, les chemins de traverse des transformations sociopolitiques arabes demeurent, pour l’heure, sous le coup de la polarisation, l’atomisation et la fluidité alors que la libéralisation et l’institutionnalisation doivent avoir lieu simultanément. Ce verre à demi vide ne doit, néanmoins, pas occulter la nature historique des événements de 2011 et l’entame d’une longue trajectoire de transitions face auxquelles il nous faudra nous armer de patience.

Professeur invité à l’IHEID et directeur du programme régional au Centre de politique de sécurité de Genève

Publicité