il était une fois

Le temps des panthères, les noires et les blanches

Le contrôle des armes aux Etats-Unis, dénoncé aujourd’hui comme contraire aux libertés fondamentales par la National Rifle Association (NRA), était en 1968 une réaction contre le mouvement des Black Panthers, qui réclamaient le droit égal des Noirs à posséder une arme, au nom du Deuxième amendement. Par Joëlle Kuntz

Il était une fois

Le 2 mai 1967, une vingtaine d’hommes et de femmes armés jusqu’aux dents s’invitent au palais du gouverneur de Californie, à Sacramento, où Ronald Reagan vient d’emménager. L’un d’eux, Bobby Seale, lit une déclaration qui se termine par ces mots: «Le moment est venu pour le peuple noir de s’armer. Allez, frères, on entre.» Puis il pénètre, sans aucun obstacle technique ou humain pour l’arrêter. Selon le juriste américain Adam Winkler , la scène inaugure la phase contemporaine du mouvement pour le droit de posséder des armes*.

Le parti des Black Panthers avait été fondé six mois plus tôt à Oakland par Huey Newton et Bobby Seale, en délicatesse avec le mouvement pour les droits civils qu’ils jugeaient trop mou. A la suite de Malcolm X, assassiné en 1965, ils préconisaient l’autodéfense armée, conformément «à l’article deux des amendements constitutionnels qui, disait Malcolm X, vous donne à vous et à moi le droit d’avoir son propre fusil ou pistolet». Le fusil était devenu leur espoir et leur fétiche, «la seule chose qui permettra notre libération».

Les Black Panthers s’en servaient en particulier pour intimider la police dans des situations où des Noirs étaient pris à partie. Ils y réussissaient si bien qu’un projet de loi avait été conçu pour interdire le port d’une arme chargée dans les villes de Californie. C’est ce projet que Seale et les siens avaient voulu anéantir en débarquant au Capitol de Sacramento.

En vain car leurs méthodes favorisaient au contraire les arguments en faveur d’un contrôle. Ronald Reagan lui-même ne voyait «aucune raison pour laquelle un citoyen devrait porter une arme chargée dans la rue». Un fusil, disait-il, «est un moyen ridicule de résoudre des problèmes entre les gens de bonne volonté». En 1968, un rapport fédéral mettait la vague de violence raciale qui venait d’avoir lieu sur le compte de la liberté du port d’armes. Il concluait à la nécessité d’«un contrôle effectif des armes à feu» pour la paix et la tranquillité publiques.

L’assassinat, en avril 1968, de Martin Luther King et, en juin, celui de Robert F. Kennedy amenèrent le Congrès à adopter une législation sévère sur les armes: les armuriers devaient obtenir une licence; malades mentaux, repris de justice, drogués et mineurs étaient interdits de port d’armes. La loi restreignait également l’achat des petits pistolets bon marché utilisés le samedi soir dans les quartiers noirs de Detroit, une disposition facilement interprétable comme un contrôle des Noirs plutôt qu’un contrôle des armes. Elle rappelait en tout cas le douloureux souvenir de la campagne du Ku Klux Klan pour désarmer les Noirs dans les Etats du Sud après la défaite de la Confédération dans la guerre civile.

Le Nord avait alors réagi aux atrocités commises au Sud en confirmant solennellement, en juillet 1866, le droit des anciens esclaves à bénéficier «de toutes les lois sur les libertés individuelles… y compris celle de porter des armes». L’adoption en 1868 du Quatorzième amendement sur les droits civils impliquait sans le dire expressément le droit de tous les citoyens américains, y compris noirs, de posséder une arme pour se défendre.

Cet amendement, dit Adam Winkler, illustre le mouvement de pendule typique de la législation américaine concernant les armes. Quand le Sud veut désarmer les anciens esclaves, le Nord, pour lequel ils ont combattu, les protège. Cent ans plus tard, quand les Panthères noires manifestent leurs droits pistolet au poing, les Blancs, y compris républicains, votent un contrôle des armes. Puis le pendule revient en arrière: le contrôle des années 1968-69 est maintenant dénoncé comme une atteinte aux libertés par des Blancs conservateurs encombrés par la loi.

La National Rifle Association (NRA), si bruyante aujourd’hui, est cependant très différente de celle qui avait été fondée en 1871 pour améliorer la connaissance et l’usage des armes par les soldats américains. Elle ne ressemble pas non plus à celle qui avait accepté en 1934, puis en 1960, puis encore en 1968, les modalités «raisonnables» d’un contrôle. Aucun de ses présidents ne se souciait alors de savoir si ce contrôle violait le Deuxième amendement.

Mais en 1977, une sorte de putsch livrait la NRA aux fabricants d’armes. Elle endossait la candidature de Ronald Reagan à la présidence, oubliant ses paroles de gouverneur. Et dans un jugement de 2008, la Cour suprême des Etats-Unis posait le Deuxième amendement comme garantie du droit des citoyens à porter une arme.

Une victoire de la NRA? Pas sûr. Car la Cour édictait en même temps des exceptions pas très éloignées d’un contrôle: malades mentaux ou repris de justice étaient exclus du port d’armes; là où existaient des lois bannissant les armes dans les écoles et les bâtiments de l’administration, elles restaient applicables, de même que les lois locales réglementant le commerce de l’armement privé.

Une guérilla judiciaire s’en est suivie entre les pro et anti-contrôle. Jusqu’à maintenant, elle n’a fait ni vainqueur ni vaincu. Sur les 50 Etats américains, 43 protègent constitutionnellement le droit de port d’armes. Mais le contrôle n’en existe pas moins. Et les panthères sont toujours là. Elles sont blanches aujourd’hui, lancées contre un président qui avait 7 ans quand elles étaient noires. * The Secret History of guns, Adam Winkler, The Atlantic, sept. 2011

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