Le dimanche, du haut de leur chaire médiatique, les prédicateurs de la morale s’épanouissent. Il ne s’agit plus d’analyser, mais de juger des mœurs de chacun au regard de la liste des nouveaux péchés capitaux. Le prêche a supplanté le débat. Ce dernier dimanche, un éditorialiste alémanique s’est ainsi évertué à établir un classement pour déterminer qui d’Alain Berset, du ministre allemand de l’Economie Robert Habeck, de la première ministre finlandaise Sanna Marin ou de Boris Johnson avait eu le comportement le plus hypocrite. Avec pour injonction de restreindre la liberté individuelle et d’adapter sa conduite aux règles éthiques dans l’air du temps.

Il n’est guère étonnant que le ministre de la Santé Alain Berset y tienne le haut du classement avec Boris Johnson. La révélation, fortuite évidemment, de son opposition en 2018 à un projet d’antenne de téléphonie mobile n’a fait qu’ajouter à la longue liste des affaires accrochées aux basques du ministre depuis le chantage contre lui ou son fameux vol en avion.

Zèle des moralistes

Au point que, comme dans les mauvais polars, devant l’accumulation des indices et des accusations, le lecteur se met à douter de la culpabilité réelle du principal suspect. Le lecteur n’est pas naïf. Les faits sont évidemment irréfutables. Mais le zèle des moralistes, qui préfèrent «la belle âme qui vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action», est tout aussi suspect. Le chœur des pleureuses fait partie du jeu de pouvoir entre politiques et médias. Avec la même hypocrisie que celle reprochée au ministre.

Il faut dire qu’Alain Berset l’a sans doute un peu cherché. Trop sûr de lui au point de se dispenser de prudence. Trop de facilité intellectuelle, trop d’aisance dans le discours, un statut de «pop star», une propension à la suffisance envers les journalistes politiques, proche de l’arrogance, ont abouti à ce que les éditorialistes réclament son départ. Au pays de la médiocratie, «les Suisses n’aiment pas ceux qui parlent le langage de l’Etat», regrettait déjà le journaliste et historien Jean-Rodolphe de Salis dans son journal. Cela n’est pas sans rappeler les campagnes du Blick, jadis, dans les années 1980, contre un autre surdoué de la politique, Kurt Furgler: «S’il marche sur l’eau, c’est parce qu’il ne sait pas nager!» A droite, on ne cache pas son plaisir de prendre au piège un élu de cette gauche par essence volontiers moralisatrice, puisque le paradis qu’elle promet passe par la dénonciation des profits jugés illégitimes.

Règles éthiques

Depuis une dizaine d’années, enjointe de «renouer avec la confiance publique», la politique est contrainte de s’inscrire dans le mouvement de consécration de la règle morale. Un mouvement accéléré par la crise climatique et la liste de nouveaux péchés contre l’environnement. Les politiques ne doivent plus simplement être honnêtes. On exige d’elle et d’eux d’être vertueux. Or, même s’il n’y a pas de politique sans morale, ces règles éthiques qui doublent le droit ou les exigences du mandat menacent de virer au despotisme – voir l’affaire des dreadlocks. Elles s’érigent en juges des comportements individuels, débouchent sur l’arbitraire voire l’exclusion.

Quand le tribunal populaire ou médiatique remplace la responsabilité politique et le choix personnel, il faut craindre pour nos libertés. Lorsque Montesquieu demandait qu’un «Etat populaire» reposât sur la Vertu, il n’exigeait pas que chacun s’approchât de la béatification, mais attendait «l’amour des lois et de la patrie», soit la prééminence de l’intérêt public sur le sien propre. Et c’est déjà beaucoup demander.


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