Opinion

Il est temps de repenser notre politique agricole à la base 

OPINION. La proposition de PA22+ mise en consultation voilà une année et les lignes directrices pour le message au parlement définies le 15 juin dernier par le Conseil fédéral sont traversées de courants contradictoires, écrit René Longet, expert en développement durable

Depuis des décennies, notre agriculture est soutenue financièrement en raison des externalités positives qu’elle assure et qui ne sont pas suffisamment monnayables sur les marchés. Mais il faut aussi reconnaître que la politique agricole (PA) devient de plus en plus complexe et est traversée de courants contradictoires que les empilements des correctifs successifs ne parviennent plus à concilier. La proposition de PA22+ mise en consultation voilà une année et les lignes directrices pour le message au parlement définies le 15 juin dernier par le Conseil fédéral l’illustrent parfaitement.

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Comment dépasser les sempiternelles oppositions entre un lobby agricole qui n’a pas vraiment rompu avec un productivisme qui pourtant le mène à sa perte, une tentation de libéralisation qui ne pourra qu’accroître les mises en concurrence déloyales et les défenseurs des sols, de l’authenticité des produits et d’une agrodiversité et biodiversité fortement mises à mal également en Suisse? Nous sommes arrivés aux limites du système. Il est temps de reprendre les choses à la base en partant de ce qui importe et peut aujourd’hui justifier un soutien public. A savoir: une alimentation saine, une production de proximité et un peuplement décentralisé, une orientation claire sur la qualité des produits et des modes de production socialement et environnementalement responsables.

Nous mangeons mal, et trop. Trop en général – et deux fois trop de sel, de sucre, de produits carnés, de graisses saturées. Non, ce n’est pas nous qui salons ou sucrons trop… 80% de notre alimentation est préparée par d’autres que nous-mêmes. En peu de décennies, la «malbouffe» de l’abondance a succédé à la «malbouffe» de la pénurie.

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Quels besoins alimentaires?

Ces constats sont aujourd’hui largement partagés, et depuis des années, l’OMS préconise d’augmenter les parts de fruits, de céréales, de légumes et de légumineuses dans nos assiettes et de sortir d’un «fast-food» nocif pour la santé. L’agrobusiness mondial qui ravage les forêts tropicales pour ses plantations de soja transgénique et de palmiers à huile n’est que l’autre face de la même médaille, à savoir un système agroalimentaire profondément déréglé. Sans huile de palme, pas de nourriture industrielle, sans soja donné au bétail, pas d’élevage de masse… Et nous importons par an plus de 270 000 tonnes de tourteaux de soja pour augmenter le rendement de nos vaches laitières. Or, ce soja pourrait nourrir de très nombreuses personnes sur place, et nous n’avons aucun besoin de surproduction laitière.

Comme il semble peu vraisemblable d’augmenter notre taux net d’auto-approvisionnement de quelque 50%, des importations resteront indispensables

Une chose est claire: santé humaine et santé de la Terre vont de pair. Il en résulte des orientations pour notre agriculture telles que:

1 Rééquilibrer la production nationale entre un secteur animal actuellement prédominant et le secteur végétal, et développer la production céréalière, maraîchère, d’oléagineux et de légumineuses, en veillant à la diversité génétique.

2 Orienter la production en priorité vers les marchés locaux, ce qui permet de réduire les transports énergivores et de garantir la fraîcheur, facteur décisif de qualité, grâce à la proximité.

3 Mener une politique systématique de fidélisation du consommateur et orientée sur l’exigence du juste prix (à l’exemple du lait équitable).

4 Promouvoir les méthodes de production les plus respectueuses du climat, des eaux, des sols et de la biodiversité, travaillant avec la nature et pas contre elle, telles que l’agroécologie, l’agroforesterie, la permaculture, l’agriculture de conservation, les diverses expressions du bio, en privilégiant la valeur intrinsèque sur l’apparence.

50% d’importations

Comme il semble peu vraisemblable d’augmenter notre taux net d’auto-approvisionnement de quelque 50%, des importations resteront indispensables. Tant par rapport à leur impact environnemental et social hors de Suisse que pour assurer une concurrence à armes égales, l’article constitutionnel plébiscité en septembre 2017 demandant notamment «des relations commerciales transfrontalières qui contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire» doit maintenant être appliqué.

Le Conseil fédéral serait bien inspiré de réunir à bref délai les représentant-e-s des consommateurs, des producteurs et des distributeurs autour de ces enjeux, plutôt que de nous resservir un énième bricolage d’une politique agricole devenue illisible.

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