«En 2022, ne fais pas confiance aux sondages français…» Tel est le titre de notre chronique «Hexagone Express» du 3 février 2022, largement relayée à l’époque sur les réseaux sociaux. Son objet était simple: redire, à l’intention de nos lecteurs suisses et francophones, que la vérité des urnes peut toujours différer de celle des sondages, mis en scène abondamment par les médias. A l’appui de notre remarque, outre les chiffres parfois contradictoires de certaines enquêtes d’opinion, ce constat préoccupant du politologue français Luc Rouban, spécialiste de la défiance en politique à laquelle il vient de consacrer un livre «Les raisons de la défiance» (Presses de Sciences Po) : «On peut penser que les mécanismes d’évaluation des politiques publiques sont faussés à la base et qu’ils ne peuvent guère servir à renforcer la vie démocratique en France», explique-t-il dans son ouvrage. Or les sondages sont malheureusement devenus un de ces mécanismes. Attention, donc, à ne pas en faire un baromètre systématique…

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Aucun sondage commandé

Voilà que les réseaux sociaux ont fait leur œuvre déformatrice et manipulatrice, comme vient de le remarquer l’équipe «Checknews» de Libération, qui nous a contactés à ce sujet lundi 4 avril. Objet de leur investigation: la circulation sur internet d’un présumé faux sondage réalisé par un institut… singapourien, créditant Eric Zemmour de 21% des voix (contre 10-12% dans les sondages français). Cette estimation, accolée à notre chronique, est évidemment supposée démontrer que les intentions de vote pour l’ex-polémiste sont minorées. On voit bien la manœuvre: puisque Le Temps, quotidien suisse, alerte sur le risque d’une obsession sondagière au détriment de la réalité, profitons-en pour associer à ce titre de presse crédible et respecté une estimation a priori inventée… L’équipe de Checknews démontre en effet que le sondage singapourien n’est même pas avéré. Bref: la manipulation plane.

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La vérité, du côté du Temps est simple, encore répétée ce mercredi par notre rédactrice en chef Madeleine von Holzen à l’Agence France Presse: «Le Temps n’a ni commandé ni réalisé ce sondage». Point. Nous avions dit pour notre part la même chose à Libération, ce lundi, ajoutant toutefois que cette affaire n’est pas si surprenante. Depuis plusieurs semaines, la circulation de notre chronique du 3 février sur Twitter s’était accélérée, rediffusée par des comptes liés à la mouvance zemmourienne ou au parti Reconquête, si l’on en juge par les propos de leurs détenteurs.

Attention donc à cette dernière ligne droite électorale française. Il nous est bien sûr impossible d’attribuer ces basses manœuvres à quiconque. La seule chose à faire, dans un pareil contexte, est de relire notre chronique «Hexagone Express». Nous citions, avant la guerre en Ukraine, un autre politologue français affirmant, à propos d’Eric Zemmour, qu’en raison «du fait qu’il clive énormément, il se peut qu’il soit sous-évalué et cela d’autant plus que nous n’avons pas d’historique électoral le concernant.» Il faut continuer de prendre en compte ce facteur, à nuancer désormais avec la polémique engendrée par le positionnement longtemps pro Poutine du candidat. Moralité: s’il faut prendre les sondages avec d’infinies précautions, c’est encore plus vrai des réseaux sociaux!

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