[…] Le nombre des guerres civiles n'a cessé d'augmenter depuis la fin de la guerre froide. […] Ces guerres civiles, comment les réduire? Pour l'heure, on n'en sait trop rien. Mais si l'on veut se donner une chance de répondre un jour à cette question, il faut analyser froidement leur dynamique interne, en fuyant comme la peste les explications «bidon», les analyses idéologiques, les discours plus ou moins farfelus qui encombrent depuis plus d'un demi-siècle la littérature. Tant d'âneries définitives ont été dites à leur propos: irrationnelles, diaboliques, tribales, ethniques, médiévales, insensées, folles, absurdes, futiles, inhumaines, que sais-je encore. Certes, ces épithètes contiennent toutes une petite part de vérité, mais à insister pareillement sur le caractère irrationnel des guerres civiles, on donne à croire que les habitants du pays qui en sont frappés la vivent tous comme un désastre total. Or, cela n'est absolument pas le cas. Au contraire, beaucoup d'entre eux l'apprécient, et c'est même la raison principale pour laquelle il est si difficile d'y mettre un terme.

[…] En 1994, dans Coming Anarchy, Robert Kaplan prétendait avoir détecté, en Afrique de l'Ouest et au-delà, une souche d'anarchie produite par un mélange particulièrement vénéneux de surpopulation, de tribalisme, de consommation de drogues et de désastre écologique. Pour l'affirmer, Kaplan se fondait sur un argument classique, qui postule que la guerre froide a mis un couvercle sur les rivalités tribales, ethniques et nationales africaines et les a donc apaisées pour un temps; en conséquence, le jour où la guerre froide a pris fin, ces rivalités ont aussitôt ressurgi, plus vives qu'avant. Kaplan a soutenu d'ailleurs une thèse identique dans son ouvrage Fantômes des Balkans (Balkan Ghosts), dont on dit qu'il aurait convaincu l'administration Clinton [à l'époque] qu'il n'y a vraiment pas grand-chose à faire pour ramener la concorde entre les ethnies de l'Europe du Sud-Est.

Les tenants de cette thèse des vilains sauvages toujours prêts à se battre seraient plus convaincants, cependant, s'ils réussissaient à expliquer pourquoi ces ethnies «intrinsèquement ennemies» ont pu vivre, durant de longues périodes historiques, côte à côte et en bonne intelligence.

La littérature sur le tiers monde diffuse également une autre thèse classique, en affirmant que les guerres civiles sont terriblement dommageables parce qu'elles interrompent le développement des peuples concernés. C'est sur cette position d'apparent bon sens que les organisations humanitaires et autres se fondent pour réclamer aux pays en guerre civile de tout faire pour ne plus dépendre de l'aide de guerre internationale et pouvoir reprendre dans les meilleurs délais leur marche sur le chemin radieux du développement.

Les tenants de cette thèse de la guerre civile coup de frein au développement, désastreux pour tous, seraient plus convaincants, cependant, s'ils réussissaient à expliquer pourquoi un phénomène qu'ils disent aussi universellement néfaste peut non seulement commencer, mais durer des années, ou même des dizaines d'années. En réalité, la guerre civile n'est nullement le signe d'un système en panne; elle est au contraire un système nouveau, un système en soi, qui a sa propre cohérence, dans lequel les gens font de l'argent autrement, gèrent le pouvoir autrement, assurent leur protection autrement. Les acteurs de ce nouveau système utilisent la violence inhérente à la guerre comme un outil, pour transformer, défendre ou tout simplement contourner les institutions, les lois, les procédures administratives existantes; la guerre, ils l'apprécient.

Une troisième thèse enfin est apparue avec la décolonisation: les guerres civiles auraient été, à l'époque, une lutte entre combattants nationalistes et détenteurs du pouvoir colonial; elles seraient aujourd'hui une lutte entre insurgés révolutionnaires et pouvoirs contre-révolutionnaires de l'Etat.

Cette thèse ne tient pas mieux la route que les précédentes. La plupart des guerres civiles actuelles ont été déclenchées par des élites postcoloniales ou communistes ayant attisé délibérément certaines différences ethniques pour protéger leur pouvoir et leurs privilèges. Ces élites, qui ont réussi à accumuler des richesses personnelles considérables, n'ont point su, cependant, doter les Etats qu'elles commandent de structures administratives et de défense solides. Pour combattre les «menées» de ce qu'elles appellent des «révolutionnaires», elles ont donc dû recruter des troupes ou des milices ethniques mal payées ou pas payées du tout, qui ont aussitôt entrepris de «se refaire» sur la population civile.

Une économie de guerre s'est donc développée dans et par la violence autour de commandants militaires ou de chefs «rebelles» contrôlant des régions richement dotées. Inutile de dire que les bénéficiaires de cette économie de guerre, et ils sont nombreux, n'ont nul intérêt à «gagner la guerre» ou à «battre l'ennemi»; ils désirent simplement que le conflit perdure. La frontière devient très floue dès lors qui sépare la guerre du simple gangstérisme.

C'est pourquoi, dans les Etats faibles, incapables d'assurer à leur population les services essentiels de la loi, de l'ordre et de la justice, les guerres civiles tendent très vite à se transformer en guerres privées – les élites exploitant la population locale pour s'assurer les ressources que le gouvernement central ne fournit plus désormais, mais aussi, bien sûr, pour s'enrichir.

[…] Dans des pays d'une telle faiblesse, la guerre civile devient une activité presque normale, dont les objectifs sont d'abord économiques, mais aussi psychologiques et sécuritaires. Fonctionnaires, commerçants, soldats s'organisent pour tirer un profit personnel tant du conflit lui-même que des pénuries qu'il engendre. Les uns et les autres peuvent certes prétendre bien sûr qu'ils se battent pour un idéal ou pour une cause noble, mais en vérité la victoire ne les intéresse pas. Ce qu'ils veulent, c'est que continue le conflit qui leur donne l'opportunité d'exproprier la nourriture des civils, de les frapper d'impôts sauvages et de leur imposer des corvées.

[…] Si l'on veut se donner les moyens de réduire un jour les guerres civiles, il faut, je crois, les comparer à des maladies infectieuses […]

(à SUIVRE DANS «LE TEMPS STRATÉGIQUE» NO 88 DE JUILLET-AOÛT 1999.)

* David Keen, professeur assistant d'étude du développement à la London School of Economics, est l'auteur de «The Economic Functions of Violence in Civil Wars» (Londres, IISS, 1998).

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