revue de presse

Comme il est tendance de haïr ces Bleus milliardaires et racailles…

Si l’équipe de France ne va pas au Brésil, c’est que son pire ennemi n’aura pas été l’Ukraine, mais bien la France elle-même. Dont les éditorialistes déplorent ce matin la décomposition sociale, la déprime et les aigreurs qui lui sont renvoyées par le reflet du miroir foot

Commençons par un cauchemar. Souvenez-vous: l’équipe de Suisse de football en 2006 en Allemagne. Après le premier tour, qu’elle passe avec succès, elle rencontre pour le compte des huitièmes l’Ukraine le 26 juin à 21 h. Et elle est éliminée à la suite des tirs aux buts! Sept ans après, «c’est une évidence», ce ne sera guère facile non plus: le match de la France contre ces diables d’Ukraine ce soir au Stade de France, s’il est décisif pour la qualification au Mondial 2014 de football au Brésil, déborde surtout largement de son cadre sportif.

«C’est beaucoup plus qu’un match», prévient ainsi Midi libre. Car «la victoire stimule la croissance et resserre les liens sociaux». Philippe Villemus, ancien collaborateur de Michel Platini pour la Coupe du monde de 1998 en France, y note, dans cette veine: alors que règnent déjà «un climat de morosité et un moral des ménages au plus bas, l’équipe de France a peu à gagner si elle se qualifie mais elle a beaucoup à perdre si elle ne se qualifie pas».

Les enjeux

«Une France qui gagne attire les entreprises, comme en Allemagne», ajoute-t-il. Mais dans le cas contraire, le chiffre d’affaires global du secteur, 2,5 milliards d’euros, subira un coup d’arrêt: «La perte sèche est évaluée à 500 M€ pour l’économie française – vente de téléviseurs, publicité, médias, produits dérivés, ce qui est peu – dont 40 M€ pour la fédération de football», confie-t-il. Mais tout de même. Les enjeux sont plus moraux qu’économiques.

Ceux que «l’équipe de France porte aujourd’hui sur ses épaules […] la dépassent», confirment Les Dernières Nouvelles d’Alsace. «Avec ses ratés à l’allumage et ses joueurs têtes à claques», elle «constitue un bouc émissaire idéal pour ceux voulant exorciser leurs propres peurs», estime pour sa part Le Républicain lorrain, pour lequel «les Bleus n’ont même pas le minimum d’orgueil nécessaire pour administrer une baffe au racisme».

De Robespierre à Ribéry

En revanche, s’ils «écrivaient l’Histoire», ce soir, «en renversant la situation, les révoltés […] se mueraient en hagiographes, les bonnets rouges en troubadours, les Robespierre en Ribérystes», lit-on sur le site Sport24.com. «Une équipe nationale est le reflet d’un pays. De ses dirigeants, de ses techniciens, de ses journalistes, de ses consultants. De ses vertus, de son âme, de ses envies. Une équipe nationale dévisse si les vertus nationales se font vices, elle déraille si les âmes défaillent, elle dévie si l’envie est de sabrer le voisin au lieu de se sacrifier pour lui.»

Jeudi dernier, alors que dans la matinale de France Inter, François Bayrou dénonçait avec force le «drame français de la décomposition sociale», il n’y a pas de doute pour ce site spécialisé: «Il est clair que les Bleus font partie du constat; il est tout aussi clair que de cette déliquescence, ils ne sont qu’un symptôme, en aucun cas la cause. S’il faut les condamner, alors leurs contempteurs n’échapperont pas au jugement. […] Je n’ai pas connu les années trente. Mais je les ai assez lues pour savoir de quel bois elles se chauffèrent: celui du populisme revanchard, de l’aigreur démagogique, de l’étranger comme bouc émissaire permanent. […] 2014 n’est pas juste une année de Coupe du monde pour la France, mais une année électorale que chacun pressent décisive, peut-être fatidique. Le Génie Français est-il encore de ce monde?»

Et Marine s’en mêla…

La Charente libre, elle, remarque qu’«au café du commerce, on n’en peut plus de railler leur indigence si ce n’est les millions qu’ils amassent dans des contrats fabuleux signés avec les plus grands clubs étrangers. […] La question identitaire a tourmenté les journalistes […], les philosophes et les sociologues depuis l’incroyable sortie de route du bus de Knysna», cette fameuse grève des joueurs en Afrique du Sud en 2010. Aujourd’hui, Marine Le Pen a tenté un débordement sur l’extrême droite, dénonçant l’ultralibéralisme qui aurait conduit à cette déliquescence.

Le Monde, notamment, rapporte ses propos: «Il y a une vraie rupture avec le peuple français. Une équipe ne peut être poussée uniquement par l’appât du gain ou par l’ego des individualités, il faut qu’elle soit portée par tout un peuple», juge la dirigeante frontiste. Et si «elle ne l’est pas», c’est, selon elle, bien «la faute de l’équipe de France». Après le match aller de vendredi à Kiev, elle évoquait ainsi des joueurs «mal élevés, qui ne suscitaient pas la fierté nationale, qui d’ailleurs se moquaient manifestement du fait de représenter la France».

Dans l’abîme de l’impopularité

Le peuple ne s’y reconnaîtrait donc plus. Et comme «cette génération» de footballeurs «n’a pas la chance d’avoir un Platini ou un Zidane pour marcher droit», c’est simple, «l’équipe de France ne fait que nous tendre le miroir de nos peurs, de nos solidarités défaillantes, de nos échecs et de cette folle espérance qui nous habite en dépit de tout», poursuit non sans lyrisme le quotidien du sud-ouest. Au point que sur le terrain politique, pour L’Alsace, une élimination pourrait «même enfoncer un peu plus dans l’abîme de l’impopularité le chef de l’Etat et son premier ministre». Ce que Le Figaro résume en écrivant: «Cette équipe n’a pas plus le sens du but que nos dirigeants n’ont celui d’un cap clair et précis.»

Dans un autre article, le même quotidien résume en s’appuyant sur le passé: «Qu’elle se porte bien comme en 1998 et son prestige rejaillit sur les politiques. A l’époque, c’est Jacques Chirac qui en avait profité, s’offrant une virée mémorable dans les vestiaires, un maillot floqué à son nom passé sur sa chemise. Sa cote de popularité avait bondi après la victoire des Bleus. Celle du premier ministre Lionel Jospin, aussi. Mais que l’équipe de France se comporte mal, et la voilà supposée représenter tous les travers de la société française. Le porte-parole des députés PS, Thierry Mandon, fait ainsi le parallèle entre l’attitude des Bleus et l’état d’esprit du pays: «C’est une défaite du nous. On ne joue pas collectif, on n’arrive pas à se situer par rapport aux autres».»

«La faute à la gauche»

Alors, face à l’impuissance, Le Dauphiné libéré se met à rêver: «Un jour peut-être, la France arrêtera de se prendre pour le centre du monde, elle découvrira enfin qu’on joue au football, et bien, loin des caméras de ses télévisions et des chicaneries de ses talk-shows, elle alignera de nouveau des joueurs de classe car ses clubs les auront fait grandir.» Mais si elle est éliminée ce soir, ce sera «la faute de François Hollande», écrit avec une mordante ironie Le Nouvel Observateur.

«La faute aux socialistes», oui. «La faute à la gauche.» Car c’«est la fable du moment, le symbole de l’époque, d’une France sans dessein ni destin, Didier Deschamps le dépassé étant le reflet de François Hollande le dépassé. […] Qu’a-t-on pu lire, entendre et voir […]? Que les Bleus de Ribéry étaient trop payés, qu’ils n’aimaient pas leur maillot, qu’ils méprisaient leur pays, qu’ils n’étaient que des milliardaires décérébrés, qu’ils étaient des voyous de la République… Ribéry, Benzema et les autres ont le malheur d’incarner les deux détestations de l’époque: celle qui atteint les hyperriches, perçus comme des privilégiés usurpateurs et arrogants, sans conscience ni âme, et celle qui frappe une jeunesse considérée comme forcément dangereuse, de culture incertaine et à l’identité suspecte.»

Politiquement radioactif

Conclusions du Nouvel Obs: «La France de François Hollande ne s’ennuie pas, elle déprime. Et elle n’a même plus droit à ses panem et circenses, ce que pouvait encore offrir une qualification en Coupe du monde de football. On aurait bien tort de considérer qu’il faut prendre la question à la légère. […] En 2013, François Hollande a hérité de cette équipe de France, objet politique sarkozystement identifié. […] Il n’a pas vu [qu’elle] était devenue politiquement radioactive pour le politique, […] la somme de toutes les peurs françaises: l’argent immoral, les privilèges indus, l’arrogance d’une élite coupée du monde, mais aussi la peur de la jeunesse, le vertige d’une France multiculturelle, la mondialisation et son cortège de mutations…»

Voilà pourquoi, si les Bleus sont éliminés ce soir au Stade de France, le président de la République risque d’en être très très affecté. Encore davantage qu’il ne l’est déjà. C’est la tendance du moment. Et le foot sera alors une nouvelle occasion de se payer une bonne tranche de «Hollande bashing».

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