Dans le débat sur l’Europe, les descriptions les plus noires succèdent aux jugements les plus négatifs. L’Europe ne fonctionne plus. Elle est en proie à des forces centrifuges qui en déchirent le tissu. Si vous relevez les efforts des dirigeants de l’Union européenne pour s’en sortir, vous serez accusé de travestir la réalité.

Matteo Renzi, chef du gouvernement italien a proclamé la nécessité de préserver le Traité de Rome fondateur, expression de la civilisation européenne. La sécurité qu’il faut rechercher, notamment en s’attaquant aux causes des conflits, ne se conçoit pas sans la réaffirmation des valeurs culturelles que l’Europe incarne. Il faut en être fier. Récemment son ministre des Finances, Pietro Padoan, a lui aussi plaidé dans une interview au Monde pour que l’Europe renoue avec la croissance, sans se dissimuler les difficultés et les risques que la crise migratoire fait courir à l’Union européenne.

Une voix leur a fait écho en France, celle de l’ancien Premier ministre Alain Juppé. Il a tenu à Bruxelles le 24 février dernier un discours résolument pro-européen, d’autant plus inattendu qu’il se situe, comme on le sait, dans la campagne en vue des élections présidentielles de l’année prochaine. Dans les sondages, Juppé fait jusqu’à présent la course en tête.

C’est d’abord un cri d’alarme suivi d’un constat réaliste: l’Europe, notre Europe, est menacée de dislocation. Elle est impopulaire parce qu’elle ne parvient pas à amorcer une croissance qui suffirait à faire reculer le chômage. Et aussi en raison de son impuissance à maîtriser l’accueil des réfugiés et les flux migratoires à travers des frontières passoires. Elle est de plus en proie à l’angoisse identitaire, mal plus profond qui mine nos nations et frappe même des pays sans chômage… Le plus souvent, cette angoisse naît de la difficulté d’intégrer des populations d’origine étrangère, du refus de certaines communautés de cohabiter avec d’autres ou de nationalismes régionaux tous porteurs de haine. Des partis extrémistes et xénophobes participent au pouvoir dans une demi-douzaine de pays. Mais plus que jamais l’Union et non le repli sur soi est la solution face à l’inquiétant regain de populisme et de nationalisme qui se manifeste dans un monde lourd de menaces. Comment réagir et faire renaître le désir d’Europe au cœur des peuples européens?

Alain Juppé approuve l’accord passé entre l’UE et Londres: la Grande Bretagne peut être exonérée d’aller plus loin dans la marche vers une plus grande intégration européenne, à condition de ne pas empêcher ceux qui veulent une «union sans cesse plus étroite» de la réaliser. Après l’échéance du vote britannique il faudra approfondir le projet européen dans un sens qui ne peut être que politique. Il ne saurait être question d’une fusion des Etats, mais d’une Europe-Solidarité, une Europe politique à laquelle il faut donner un nouvel élan. La souveraineté, au siècle de la mondialisation, «c’est le pouvoir de choisir ses partenaires privilégiés et les modalités d’une interdépendance devenue incontournable».

Il faut commencer par consolider la zone euro et sauter le pas d’une harmonisation fiscale progressive, tout en rendant plus cohérents les divers systèmes de protection sociale. La relance de la politique de sécurité s’impose. Il convient de remplacer Schengen, qui est un échec, par un nouvel accord qui donnerait à l’agence Frontex les moyens de surveiller efficacement les frontières. Il s’agit enfin de reprendre l’initiative d’une nouvelle croissance, mais surtout d’assumer la défense des intérêts et des valeurs que nous avons en partage, notamment l’humanisme. A cet égard, ajoute l’ancien Premier ministre, le partenariat retrouvé entre la France et l’Allemagne – au lendemain des élections générales dans l’un et l’autre pays en 2017 – sera indispensable à un nouveau départ de l’Europe.

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