Dans Le Temps du 17 juillet, Laurent Wolf pose la question comment parler du sport aujourd'hui?

On pourrait parler, par exemple, de la compétition, de l'équité sociale ou de l'identité d'inclusion… Car, aujourd'hui comme hier, le sport est l'une des activités les plus nobles de l'homme: noble par le surpassement, le sens du jeu, et par les efforts énormes consentis pour un objectif à la fois magnifique et dérisoire: gagner.

Mais qui veut gagner prend le risque de perdre. Et le sport offre ainsi la possibilité, presque exceptionnelle aujourd'hui, de considérer la compétition pour ce qu'elle est réellement: non seulement inévitable, mais extraordinairement formatrice. Alors que dans la majorité des domaines qui concernent les jeunes, on essaie d'effacer la réalité de la compétition, plutôt que de les préparer au mieux à l'affronter, le sport paraît salvateur. On est le premier, le deuxième ou le dernier, on gagne ou on perd, mais ce n'est pas injuste, car l'échec côtoie sans cesse et tout naturellement le succès. L'échec de l'un est aussi programmé que le succès de l'autre. Et chaque échec, dans la mesure où il est d'abord reconnu et nommé comme tel, devient alors le meilleur levier du succès à venir.

Le sport représente aussi un exceptionnel terrain de redistribution sociale. C'est à des milliers, à des dizaines de milliers de jeunes qu'un Zidane ou un Ronaldo permettent de rêver qu'ils pourraient bien gagner, eux aussi, envers et contre tout. Qu'il suffit d'un ballon, d'une volonté et d'une discipline de fer, et d'un corps qui réponde à l'appel de l'esprit. Qu'il s'agit de donner toujours le meilleur de soi-même, de pousser son corps et sa capacité de concentration à leurs limites, et même au-delà. Le potentiel d'identification est immense, et la responsabilité d'un Zidane ou d'un Ronaldo, et de tant d'autres, à l'avenant.

Mais l'identification par le sport va au-delà de la personne: c'est aussi de l'identité du groupe dont il s'agit. Et là encore, nous avons besoin d'un tel terrain d'identification inclusive. Alors que trop souvent, entre les vents contraires de l'individualisme et de la mondialisation, l'identité se délite dans un nationalisme exacerbé et moteur d'exclusion, le sport offre un potentiel d'inclusion, source d'espoir et de vitalité, dont nous ne saurions nous passer. Il permet de gagner ensemble – sans faire de mal à l'autre. Il est un irremplaçable lieu d'échange et de liens au sein des familles et des groupes, au-delà des genres et des sexes, entre tous ceux qui adulent la même star ou la même équipe… Le succès de l'équipe de France en 1998 en fut une éclatante illustration. Pas un groupe minoritaire en France qui ne partagea sa joie, jusqu'au matin, dans la chaleur estivale, sur les Champs-Elysées ou ailleurs, côte à côte avec tous les autres, Français ou minorités distinctes. Certes, les hooligans existent, et ils reproduisent sur ce terrain même la violence d'une identification d'exclusion. Mais ils sont bien trop peu nombreux pour remettre en cause la valeur identitaire du sport.

Ces trois valeurs fondatrices, l'éclairage de vérité porté sur la compétition, la contribution à l'équité sociale, et l'identité d'inclusion, déterminent l'immense potentiel sociopolitique du sport. Mais qu'en est-il alors de l'«horreur économique»?

Il est indubitable que le sport génère une économie florissante. Mais c'est le sport qui fait l'économie, et non le contraire! Le fait qu'une activité aussi noble crée une économie aussi active ne devrait-il pas entraîner confiance joyeuse, plutôt que perpétuelle méfiance? C'est d'ailleurs bien cette confiance joyeuse qui nous a tous animés pendant la préparation de Sion 2006. Ce qui nous a momentanément manqué, au moment de la déception, ce n'est pas tant de ne pas nous être suffisamment méfiés, c'est bien plutôt la conviction, sportive s'il en est, que le succès des uns ne va pas sans l'échec des autres. Momentanément seulement – car elles sont de plus en plus nombreuses, les voix qui souhaitent désormais, en attendant d'autres succès olympiques, reporter l'échec de Sion 2006 sur le succès d'Expo.01 – et sans oublier que l'activisme économique de Sion 2006 a favorisé une dynamique qui n'est pas près de se défaire, notamment autour du développement durable!

Mais la question que Laurent Wolf se pose – et donc nous pose – est aussi celle du dopage. Le dopage, une autre horreur de notre temps. Mais si horreur il y a, pour qui donc? Pour le spectateur? Pour le journaliste? Ne serait-ce pas plutôt pour le sportif, et pour lui seul? Et la lutte antidopage ne devrait-elle pas viser, avant tout, le bien-être et la santé du sportif?

Le but du sportif, c'est de gagner. Pour gagner, il doit être le meilleur. Pour être le meilleur, il est prêt à tout – sauf bien sûr à éliminer son adversaire ailleurs que sur le terrain de jeu. Prêt à tout, même à mettre sa vie en danger, et ce, depuis toujours. Mais aujourd'hui, quand Schumacher fonce dans un mur à plus de 200 kilomètres à l'heure, il en sort presque indemne, parce que la technologie a permis de faire évoluer l'instrument vers plus de sécurité, tout en conservant performance et compétitivité.

Or l'instrument du coureur, c'est son corps. C'est donc cet instrument-là qu'il nous faut apprendre à protéger, notamment contre le dopage anarchique organisé par des apprentis sorciers. Mais la volonté de nature pure, dans ce domaine comme dans d'autres, pèche par manque de réalisme. A une époque où nous tous, sportifs ou non, dans une volonté louable d'adaptation salutaire à notre environnement de vie, consommons quotidiennement vitamines, oligo-éléments et autres extraits de plantes médicinales, comment condamner les sportifs qui souhaitent potentialiser les acquis de l'entraînement par des substances qui leur sont prescrites? Ce qu'il faut absolument, c'est protéger le sportif, le coureur de fond comme le coureur de formule 1. La technologie a permis de réaliser des formules 1 plus sûres sans rien enlever à l'enthousiasme – ni d'ailleurs aux activités économiques qui entourent les courses. A la technologie médicale maintenant de gérer la demande générale de performance des sportifs dans les plus strictes limites de la protection de leur santé. Et quand la médecine aura relevé ce défi, il n'y aura plus lieu pour le spectateur ou pour le journaliste de devoir faire ce choix cornélien entre la morale (Christophe Bassons) et le succès (Richard Virenque) – encore que si c'est Virenque que le public préfère aujourd'hui, c'est probablement parce qu'il perçoit bien qu'il reste plus difficile pour lui de gagner que pour Bassons d'être irréprochable.

Le critère de la santé du sportif sera peut-être à la fois le plus moral et le plus réaliste des critères antidopage, permettant au sport comme à l'économie générée par lui de poursuivre leur développement en toute fierté.

B. P.

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