Nouvelles frontières

Dans la tête d'un tortionnaire

La torture de l’État islamique n’est pas sans rappeler celle des Khmers rouges. Mais les démocraties sont-elles immunes?

Pourquoi torture-t-on? Comment devient-on un bourreau? Depuis le Rapport sur la banalité du mal d’Hannah Harendt, consacré au procès du criminel de guerre nazi Eichmann, on pensait que l’essentiel avait été dit. En réalité, ce questionnement sur la nature humaine, est sans fin. La torture – qui fait l’objet d’une prohibition absolue en regard du droit international- reste en effet d’une tragique banalité en 2015. Alors, jeudi soir, dans son «humanitarium», le CICR posait à nouveau la question: qui sont les tortionnaires?

Pour y répondre, il y avait une experte, la psychologue-psychothérapeute Françoise Sironi. Ce qu’elle raconte est fascinant. Mandatée par la Cour pénale internationale (CPI), elle a pu rencontrer à 16 reprises, durant trois heures chaque fois, Douch, l’ancien directeur de la prison centrale (S21) du régime des Khmers rouges qui a été condamné à la perpétuité en 2012. L’approche de la Française est clinique. Ses travaux de terrain – elle a rencontré bien d’autres victimes et auteurs de torture- l’ont amené à dessiner une typologie, même s’il n’existe pas de profil type, car aucun facteur unique «ne prédestine à devenir un tortionnaire». Dans son langage, il est question d’homme-système (renoncement à l’identité), d’initiation traumatique, d’expérience d’acculturation, de clivage de la personnalité, d’apprentissage de la désempathie, de besoin d’absolu et de sentiment de toute puissance.

Des Khmers à Daech

Tout à la rédaction de son livre sur Douch – qui sortira l’an prochain- Françoise Sironi a été de plus en plus frappée ces derniers mois par les similitudes qui se font jour entre le régime des Khmers rouges et celui de Daech. «Dans les deux cas, nous avons affaire à une théopathie sacrificielle». Au nom de l’Angkar (l’organisation omnisciente), les Khmers rouges ont sacrifié des millions de vies humaines et étaient prêts à se faire eux-même broyer par leur machine de mort. De même, au nom d’une certaine conception de dieu, les combattants de l’État islamique sont prêts à tuer et à mener des opérations kamikazes pour instaurer un califat rêvé. Dans les deux cas, on est face à un processus de purification dans lequel la peur, la terreur, jouent un rôle central. Dans les deux cas, on recrute des jeunes de 15 à 25 ans en offrant la mort en spectacle. «Les images de décapitations fascinent, car celui qui l’exerce détient le pouvoir de vie et de mort.»

Ces expériences sont à rapprocher des Etats totalitaires nazis ou communistes (les Khmers rouges se revendiquaient comme tels). Mais il est bien d’autres régimes, dont l’idéologie est a priori moins excessive, qui reposent tout autant sur la peur, donc la torture. Rappelons que Bachar al-Assad torture bien plus que ne l’a fait jusqu’ici l’État islamique qui est d’une certaine façon son digne rejeton. «Nous sommes dans ce cas confronté à une question psycho-pathologique du pouvoir, note Françoise Sironi. C’est classique, le fils reprend l’héritage du père.»

La France et l’Etat d’urgence

Mais la torture n’est pas l’apanage des dictatures. Les Etats-Unis ont basculé dans l’illégalité avec une brutalité qui se veut plus «mesurée» mais qui n’en est pas moins destructrice. «Cela a été rendu possible par un choc – les attentats du 11 septembre 2001 – et un mensonge – les armes de destruction massive en Irak», analyse Françoise Sironi. Le Patriot Act qui s’ensuit permet de créer un nouveau «binarisme» qui autorise le passage à l’acte. Le «binarisme» étant le refus de penser la diversité de l’être et la complexité du monde. En est-on sorti? On voudrait se convaincre que c’est le cas depuis l’arrivée au pouvoir d’Obama, un président qui a clairement dénoncé l’usage de la torture. Mais tant que la prison de Guantanamo ne sera pas fermée, ce discours sonnera en partie creux.

La question rebondit forcément sur la situation de la France actuelle. Comme les Etats-Unis, ce pays vient de subir, en l’espace de quelques mois, un double choc. La réaction du président Hollande, en témoigne son discours sur l’instauration de l’État d’urgence, n’est cette fois-ci plus très éloignée de celle d’un certain George W. Bush, l’homme qui validait l’usage des «pressions modérées», euphémisme inventé par des psychologues américains pour justifier la torture. La France, autrefois en Algérie, a été une école de la torture. C’est du passé, mais… «On sent chez nous qu’il y a un questionnement sur l’État d’urgence et ce que cela permet», répond prudemment la chercheuse.

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