Mardi 31 mars, l’écrivain italien Alessandro Barrico aurait dû être à Lausanne pour recevoir le Prix européen de l’essai décerné par la Fondation Veillon. L’ouvrage pour lequel il était prié de venir se faire récompenser, The Game, est une techno-histoire du numérique qui révèle magistralement sa pertinence en ces semaines de confinement sanitaire: le monde de demain, modestement commencé dans le public quand le football de table a été remplacé par le flipper puis le flipper par les jeux vidéo, étale désormais ses potentialités dans toutes les instances de la vie, industrie, science, éducation, loisirs. Une personne avec les doigts sur un clavier et les yeux sur un écran, «c’est aujourd’hui l’une des positions dans lesquelles nous passons le plus de temps, la posture par excellence du numérique», écrit Baricco. Dans des centaines de millions de foyers en quarantaine, la combinaison du clavier et de l’écran est la première ressource de survie sociale.

L’effet d’un vouloir puissant

Tout cela ne serait guère original à raconter si l’écrivain italien ne renversait pas les présupposés de cette révolution numérique. On pense habituellement que les ingénieurs ayant inventé les nouveaux instruments de communication dans la chaîne productive logique des inventions – machine à vapeur, machine électrique, télégraphe, etc. – ceux-ci peu à peu changent nos habitudes et nous changent. Comme toujours on résiste. Normal. On ne va quand même pas se laisser imposer son mode de vie par de la technologie, n’est-ce pas? Or, dit au contraire Baricco, c’est justement parce que des ingénieurs subversifs ont voulu nous changer et changer nos façons d’être ensemble et de communiquer qu’ils ont cherché les moyens techniques de le faire. Une révolution mentale a précédé et manigancé la révolution technologique qui nous change. Une intelligence insatisfaite du statu quo ante s’est donné pour but de le surmonter.

Chronique précédente: Contre l’ennui, le théâtre du monde

A en croire l’Italien, le monde numérique, le Game, est donc l’effet d’un vouloir puissant. L’effet créé par quelqu’un qui a pu imaginer le «Computer» comme «Personal» (PC), c’est-à-dire «traduisant le désir d’accorder à tout individu un pouvoir d’abord conçu pour un petit nombre». L’effet provoqué par tous ceux qui ont inventé par là-dessus les protocoles de courriel, le web, les sites, les moteurs de recherche, etc. Tous animés par «une idée différente de l’ordre et de l’emprise sur la réalité». Cette «idée différente», c’est sauter les étapes, se passer des intermédiaires, des médiations, aller directement aux sources, faire son choix soi-même, dématérialiser la réalité physique du son, de l’image, du texte, accélérer le mouvement. En moins de quarante ans, l’idée différente s’est installée. «Quand on a découvert qu’on pouvait se passer de son agent de voyages, pourquoi ne pas envisager de faire sans son médecin généraliste?»

La première visioconférence

Le Monde rapporte que le mot «visioconférence» est apparu dans ses colonnes le 15 octobre 1975 à l’occasion de l’exposition mondiale Telecom 75 à Genève: «Des Parisiens et des Genevois ont plusieurs fois discuté ensemble au cours de la dernière semaine. Chacun voyait son vis-à-vis et pourtant plus de 500 km les séparaient!» Le quotidien énumérait les applications possibles de cette technologie dont la France, assurait-il, était à l’avant-garde. Il évoquait bien sûr les dangers de ce système, vulnérable au piratage. En ces années-là, la confidentialité et la verticale du pouvoir étaient des valeurs dont l’absolutisme commençait seulement à être percé à jour.

Aujourd’hui, Alessandro Baricco affirme que la crise du Covid-19 nous oblige à «faire la paix» avec le numérique, c’est-à-dire à accepter le nouveau monde du partage qu’il substitue au monde de l’autorité exclusive. A partir de là, bien sûr, tout reste à faire. Un monde juste est à penser. Cependant, dit l’écrivain, «ce n’est pas le Game qui doit revenir à l’humanisme, c’est l’humanisme qui doit combler son retard à rejoindre le Game». Bon, on commence quand?

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