Opinion

Théo et Bastien face au dysfonctionnement de l’Etat français

OPINION. Depuis une dizaine de jours, deux Genevois sont incarcérés en France pour avoir «par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée irrégulière» d’étrangers. L’universitaire et membre du Parti socialiste Marion Deville dénonce l’attitude de Paris

L’enfermement de deux compatriotes sur sol français pour «délit de solidarité» est consternant. Ces deux personnes, qui se distinguent par leur intégrité et leur sens de la justice, jeunes et engagées pour soulager la souffrance des plus démunis, se retrouvent en prison, sous de lourdes charges, après avoir fait les gestes les plus évidents et les plus humains qu’il soit: protéger et aider.

Des questions d’ordre moral que le gouvernement français doit se poser concernent la liberté de manifester et les notions de relation de bon voisinage. Premièrement, la question de la liberté de manifester se pose lorsque la répression semble avoir pour objectif de briser les forces vives qui s’interposent par l’action non violente et l’altruisme. Comment ne pas entrevoir la dérive d’une répression à but politique sur sol français, patrie des droits de l’homme et de la liberté. Du moins sur le papier. L’enfermement de Théo et Bastien, deux militants genevois pour le droit des immigré-e-s, met en lumière certains dysfonctionnements de l’Etat français quant à la protection des libertés individuelles fondamentales. Si l’incarcération est un moyen de soumettre ces deux jeunes personnes, elle est d’autant humiliante pour l’Etat français, qui foule au pied les valeurs qui ont fondé sa grandeur morale et politique par le passé.

Que fait la Suisse?

La seconde question soulevée est celle de la souveraineté nationale, et la défense de nos propres ressortissants lorsqu’ils se retrouvent aux prises avec les abus politiques d’un autre gouvernement. Depuis Genève, canton d’où est née la Croix-Rouge et où réside son siège, il se négocie quotidiennement la libération de prisonniers politiques dans les différents pays du globe. La France tomberait-elle si bas que les voies diplomatiques devraient être mobilisées dans ce cas précis? Il serait lamentable d’en arriver à négocier l’extradition de nos ressortissants d’un pays ami et voisin par des biais réservés d’ordinaire aux pires dictatures de la planète. La France est une démocratie.

Si la France est à ce point faible pour devoir sanctionner l’altruisme le plus évident elle bafoue du même coup les valeurs républicaines qui ont construit sa légitimité morale

La dernière considération est d’ordre diplomatique: quelle confiance peuvent donner les pays voisins à la France lorsqu’elle se risque à pareil abus politique? Les actions de Théo et Bastien sont compatibles avec des valeurs de justice, de liberté et de respect de la dignité humaine, et ne devraient en aucun cas être sanctionnées comme menace à l’ordre public. Leur action est mue par leurs seules intégrité et volonté de justice et il est consternant de voir de telles actions sanctionnées ainsi dans un pays voisin et néanmoins ami.

Une démocratie qui se meurt

C’est ainsi que des voix nombreuses demandent la libération et le retrait de toute charge contre ces deux jeunes personnes. La France montre un visage bien peu crédible et bien peu serein sur l’étranger en se rabaissant de la sorte à incarcérer des militants acquis à la cause de la dignité humaine. Si la France est à ce point faible pour devoir sanctionner l’altruisme le plus évident et le courage de tendre la main aux plus faibles, elle bafoue du même coup les valeurs républicaines qui ont construit sa légitimité morale. Elle se doit sur ce plan de montrer sa clémence dans toute son exemplarité et admettre que les agissements de Théo et Bastien ne sauraient constituer une menace à sa stabilité politique. Autrement, il s’y suffirait de bien peu de chose. Une démocratie forte encaisse et se nourrit positivement de la contestation de sa jeunesse idéaliste. Dans le cas contraire, c’est une démocratie qui se meurt.

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