Du bout du lac

Le théorème du colimaçon

A défaut d’avoir su démontrer les vertus du cercle, les partisans de la traversée du lac tournent en rond

Qu’est-ce qu’un escalier en colimaçon? Posez la question à votre voisin de table, à votre conjoint ou à votre épicier. Il vous regardera comme un ahuri, tentera une phrase construite («… et bien c’est un escalier euh… hélicoïdal, qui…») et se rabattra invariablement sur un geste circulaire de l’index, esquissé dans l’air en spirale montante (descendante, dans 3% des cas). C’est scientifique.

Faites maintenant la même expérience avec la traversée du lac. Demandez à votre voisin de table, à votre conjoint ou à votre épicier ce qu’il pense du projet qui tétanise Genève depuis plus d’un siècle. Selon son obédience politique (ou, pire, son lieu de résidence), il fustigera un gouffre à milliards inutile et archaïque ou, au contraire, encensera LA solution aux blocages du canton. C’est scientifique, là encore. Pourtant, personne n’aura le réflexe élémentaire de tracer un cercle dans l’espace, toujours du bout du doigt, pour figurer la boucle que l’on boucle.

C’est là le drame des partisans du projet. Sur les visuels de l’Entente, la traversée du lac est bouffée d’oxygène, centre-ville rendu à la mobilité douce, renaturation de voies de tram, amélioration de la qualité de vie. L’argumentaire est étayé et l’iconographie verdoyante, mais aucun cercle à l’horizon. Ni sur les affiches, ni sur les flyers, ni même tracé dans l’air, du bout du doigt, devant une caméra.

Figure première, archétype universel, symbole de perfection et, ici, de fluidité, le cercle aurait largement de quoi faire tourner les opposants en bourrique. Outre les passes d’armes sur la faisabilité ou le financement incertains d’un pont ou d’un tunnel (autant de conjectures puisque les Genevois votent le 5 juin sur un principe et pas sur un projet), le camp du non pourrait fournir tous les arguments du monde sur le caractère archaïque et anti-écologique d’un ouvrage routier dans un monde post-automobile. Ils se fracasseraient l’un après l’autre contre l’évidence du cercle.

Parce que, n’en déplaise au camp du non, Genève est un carrefour qui se développe. Parce que l’avenir de la mobilité n’est pas au bus, au tram et au CEVA en lieu et place de la voiture, mais au bus, au tram, au CEVA, au vélo, aux baskets, aux hoverboards et aux trottinettes en plus de la voiture. Parce que même électrique, disruptée, partagée ou sans pilote, la voiture continuera de rouler sur la route. Et parce qu’enfin la route sera d’autant moins nuisible qu’elle sera périphérique. Comme un cercle esquissé dans l’air, du bout du doigt.

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